Leçons sur la langue française'' comporte près de 700 énormes pages, mais la majeure partie d’entre elles sont constituées de textes de grands auteurs des siècles passés que lit durant les séances Pierre Guyotat, lequel est un excellent lecteur, et qui sont ici reproduites. Il parle des Serments de Strasbourg et du Code noir, de Flavius Josèphe et Edward Gibbon, Tite-Live et Abou Nawas, Stendhal et Buffon, Rabelais et André Chénier, Diderot et Chateaubriand, Musset et Voltaire, Michelet et Ronsard, Tocqueville et Rétif de La Bretonne… On découvre comment Proust est le contraire de Corneille, de même que Montesquieu est celui de Saint-Simon qui, lui, «parle de la politique avec beaucoup de nonchalance». Il peut en revanche rapprocher Chénier et Hölderlin, Saint-Simon et Dostoïevski. Il y a une sorte de désinvolture engagée dans les lectures de Pierre Guyotat, qui interrompt régulièrement l’auteur qu’il est en train de citer pour des apartés divers : «C’est très beau» ou «C’est magnifique». Il lui arrive aussi d’avoir des interventions inattendues, par exemple quand Chateaubriand, «qui n’est pas du tout apprécié à l’Université», évoque un moment «les traînards» et que le lecteur commente : «Ce sont toujours les plus dangereux, dans une armée.» «Belle phrase», dit-il aussi après avoir lu celle-ci, de Chateaubriand également : «Comme des crimes se sont trouvés mêlés à un grand mouvement social, on s’est, très mal à propos, figuré que ces crimes avaient produit les grandeurs de la Révolution, dont ils n’étaient que les affreux pastiches : d’une belle nature souffrante, des esprits passionnés ou systématiques n’ont admiré que la convulsion.» Il dit de Mathurin Régnier : «C’est un drôle de personnage. Il a vécu uniquement de ses poésies. Du reste, il est mort assez jeune.''» On apprend aussi que le petit Pierre Guyotat chanta du Clément Marot.

Les préoccupations de l’écrivain quant à son propre travail sont évidemment présentes tout au long de cette anthologie commentée. Lui plaît, dans la Chanson de Roland, comment Roland, Olivier, Charlemagne, toutes ces «personnes d’une force certaine», s’évanouissent couramment. «Après la pâmoison, il y a éventuellement des complications et des raffinements psychologiques, mais c’est très rare. Moi, ça m’intéresse beaucoup. On est saturé de psychologie, dans le monde occidental, et c’est bien qu’il y ait des choses extrêmement simples, comme ça.» Il y a aussi le moment où Pierre Guyotat évoque l’enfant qui «ne sait pas encore bien qu’il y a une vie extérieure à lui, une vie extérieure à cette étrange vie intérieure qui est en nous». «D’où l’intérêt, quand on est enfant et qu’on vit à la campagne, d’attraper les animaux et de les faire vivre devant soi.»Les voir boire, manger, dormir, comme il faisait avec ses frères, ses sÅ“urs et ses copains. «Quand nous en attrapions, nous voulions qu’il vive toute sa vie, le maximum de sa vie, devant nos yeux.» Il faut voir «un maximum de vie» pour comprendre ce qu’elle est. «C’est vraiment une obsession : on les force à vivre, comme si c’étaient des acteurs.»

Mathieu Lindon, le 8 décembre 2011.