1773. Voici l'extrait du cours de Guyotat choisi par Laurent Nunez du Magazine Littéraire, sur Saint-Augustin.
Par general, mardi 6 décembre 2011 :: #1773 :: rss
Extrait choisi par Laurent Nunez du Magazine Littéraire à partir du livre Leçons sur la langue française de Pierre Guyotat, en librairie le 7 décembre
Vingt-deuxième leçon (Cours du 11 octobre 2004)
Saint-Augustin. (p625)
"J’ai fait, les quatre années précédentes, non pas tellement une histoire de la littérature française, ce n’est pas mon propos, mais une histoire de la langue. Je me suis promené d’une manière relativement chronologique dans cette langue et dans les textes qui nous ont formés. On est fait des textes qui nous précèdent, ceux qu’on a lus en tout cas. Les textes qui nous précèdent, personne ne les a tous lus. L’ idée que puisqu’un tel vient après tel auteur, il l’a forcément lu est une idée stupide, une idée de journaliste, disons de journaliste commun ; il y a de grands journalistes, heureusement. C’était donc, si vous voulez, une promenade chronologique, parce que j’aime bien l’ordre chronologique qui me paraît être un ordre tout à fait logique. Je pense qu’il est bon, qu’il est nécessaire d’avoir une vision, une sensation chronologique de la matière, du monde, de l’histoire humaine. Pendant un temps, dans les années 70, la chronologie a été blackboulée et je pense que ça a été dommageable. Une langue, c’est comme un organisme, et on ne peut pas parler d’un arbre en partant de sa pourriture, du moment où il s’effondre, il faut quand même bien un commencement, puisqu’il y a des commencements dans la matière. Tout au moins, on n’a pas encore prouvé le contraire.
Je me promène donc, d’une façon très personnelle, bien entendu, dans ce qui constitue notre langue, notre littérature, notre histoire aussi, en relation avec l’histoire de tous les peuples, de toutes les nations qui nous entourent. Je le fais à travers ce qu’on m’a appris autrefois, et ce que j’ai appris moi-même, qui est plus vaste que ce qu’on m’a appris. Je ne suis pas universitaire du tout, je n’ai aucun diplôme universitaire, je ne suis entré à l’université qu’il y a quatre ans. Du reste, je n’étais entré physiquement dans une université qu’une seule fois, en mai 68 ; à l’époque, tout le monde entrait à l’université. Je n’y étais jamais allé avant, je n’y avais même pas accompagné d’amis. Je suis là parce qu’on me prête quelques compétences dans ce domaine et que ça m’intéresse de toute façon beaucoup.
En 2000, je suis parti des fondements linguistiques mais aussi historiques de la langue, ce qui fait que j’ai lu des traductions d’auteurs latins, mais aussi, notamment, des textes de la Chine ancienne, parce qu’au moment où la langue se forme en France, la Chine est déjà à un apogée linguistique phénoménal, et qu’on ne peut pas dissocier notre petit coin de la vastitude universelle. En quatre ans j’en suis arrivé – un peu laborieusement, j’ai toujours tendance à m’étendre trop sur chaque auteur – à Stendhal, au fameux passage de la bataille de Waterloo. Aujourd’hui je voudrais balayer rapidement tout ce que j’ai fait pour que vous voyiez bien, que vous ayez une idée claire de ce que nous avons fait ensemble depuis quatre ans.
Je ne sais pas ce qu’on vous a dit de la langue française, je ne me souviens d’ailleurs plus très bien de ce qu’on nous en disait. On nous la présentait comme une chose acquise, une chose qui ne se discutait pas. Mais moi, ça m’a toujours intéressé de savoir d’où viennent les choses, d’où viennent les gens, etc. ; je suis très curieux depuis que je suis tout petit, je voulais savoir d’où ça venait, ce qu’il y avait au début, et je suis resté comme ça.
Or, au début, il n’y a pas le français. Au début, il y a le latin. Je vais vous lire du saint Augustin, parce que saint Augustin, d’abord, c’est formidable, c’est du très beau latin, et c’est une œuvre, une pensée, une sensibilité surtout, très grandes, qui participent de ce fond sur lequel tous les auteurs que j’ai lus jusqu’à aujourd’hui se placent. C’est même une sensibilité très particulière dans le monde antique, ou dans la fin du monde antique, puisque c’est le monde d’après l’édit de Constantin de 313, qui a institué la liberté des cultes et donc, de fait, quasiment la prééminence de la religion chrétienne dans l’Empire romain. On peut penser que l’Antiquité païenne s’est achevée le jour de cet édit de Constantin qui, quand j’étais enfant, me passionnait : je pensais que le matin de l’édit, on était dans l’Antiquité, et le soir dans le monde moderne. Ce sont des croyances enfantines tout de même intéressantes. Du reste, on les retrouve un peu, d’une façon caricaturale, dans les contrastes dont les journalistes nous abreuvent nuit et jour. Voyez par exemple le 11 septembre : le matin, on est au XXe siècle, et le soir au XXIe, avant, on est dans le monde ancien, après dans le monde nouveau. Ce qui est peut-être vrai, en réalité, d’événements extrêmement minimes. Le 11 septembre, il s’est peut-être passé d’autres choses, qu’on ne connaît pas mais qu’on connaîtra plus tard et qui seront peut-être plus importantes que cet événement évidemment capital, bien entendu, capital, dramatique et terrifiant, mais qui est surtout capital pour l’épouvante que les images peuvent créer.
Donc, saint Augustin, c’est une sensibilité nouvelle. C’est un grand théologien, mais sensible, c’est-à -dire lisible par à peu près tout le monde ; même les moines pas très malins le lisaient. C’est très sensible, très poétique, très beau ; c’est un peu proustien, déjà , il y a de longues analyses de petites sensations. Et c’est une œuvre très sensuelle aussi, sévère et très sensuelle en même temps. Le personnage est passionnant. Il a vécu aux IVe et Ve siècles, et Les Confessions datent à peu près de 400. Il les écrit à un moment important de l’histoire, de l’histoire du monde, de l’Occident en tout cas – parce que le monde, c’est autre chose –, qui est l’installation du christianisme comme religion. Pas encore comme grande hiérarchie : les papes restent relativement faibles, leur pouvoir est incertain, ça viendra plutôt vers les VIe-VIIe siècles. Lui, il est dans une période où il y a beaucoup d’hérésies, enfin, beaucoup de ce qui est considéré comme hérésies par saint Augustin et par les gens qui l’ont converti. Il y a le manichéisme, qui est très important, il y a les doctrines qui nient par exemple la divinité de Jésus-Christ, d’autres qui l’affirment et nient son humanité, celles qui acceptent certaines choses et pas les autres, celles qui acceptent l’eucharistie, la transformation du corps du Christ en pain, et celles qui la refusent… Et, au fond, c’est lui qui va créer la ligne quasiment définitive. C’est un esprit d’une puissance extraordinaire.
Ce n’est pas un Romain : c’est un Berbère romanisé d’Afrique du Nord, d’Algérie. Il est né à Souk-Ahras – à l’époque ça s’appelait Thagaste. Souk-Ahras est aujourd’hui une ville importante d’Algérie. Du reste, l’Algérie officielle intègre totalement saint Augustin. Avoir dans son histoire ce grand personnage, qui a formé des générations de moines, de saints, d’auteurs, de peintres, d’hérétiques, d’hommes politiques, est même devenu un argument important pour la politique culturelle, ou la politique étrangère, algérienne.
Son père était un personnage d’une certaine importance, un administrateur je crois, et sa mère était chrétienne : elle est devenue sainte Monique, la patronne des Monique. Son père s’est plus ou moins converti mais lui non, pas tout de suite. Il va sans doute entendre les offices, mais il n’est pas chrétien intérieurement.
Il part étudier à Carthage, l’ancienne Carthage des Carthaginois, devenue romaine. Il est très fort. Il devient professeur de rhétorique et de philosophie, et puis il part pour Rome. Il raconte comment sa mère le suit jusqu’au port et essaye de le retenir à Carthage, et comment il se détache. Sainte Monique tient une grande place dans Les Confessions. Il n’est pas tendre avec elle et en même temps elle est très importante. L’Église en a tiré toutes sortes de choses sur les femmes après, ou plutôt contre les femmes, mais quand on lit bien, on se rend compte que c’est bien plus profond.
Ça commence comme ça – c’est de la très grande rhétorique :
Vous êtes grand, Seigneur, et infiniment louable ; grande est votre puissance, et il n’est point de mesure à votre sagesse.
Et c’est vous que l’homme veut louer, chétive partie de votre création, être de boue, promenant sa mortalité, et par elle le témoignage de son péché, et la preuve éloquente que vous résistez, Dieu que vous êtes, aux superbes ! Et pourtant il veut vous louer, cet homme, chétive partie de votre création ! Vous l’excitez à se complaire dans vos louanges ; car vous nous avez faits pour vous, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en vous. Donnez-moi, Seigneur, de savoir et de comprendre si notre premier acte est de vous invoquer ou de vous louer, et s’il faut, d’abord, vous connaître ou vous invoquer. Mais qui vous invoque en vous ignorant ? On peut invoquer autre que vous dans cette ignorance. Ou plutôt ne vous invoque-t-on pas pour vous connaître? Mais est-ce possible, sans croire ? Et comment croire, sans apôtre?
Et: Ceux là loueront le Seigneur, qui le recherchent.
Car le cherchant, ils le trouveront, et le trouvant, ils le loueront. Que je vous cherche Seigneur, en vous invoquant, et que je vous invoque en croyant en vous ; car vous nous avez été annoncé.
Ce n’est pas du tout de la littérature mièvre. C’est très profond.
Ma foi vous invoque, Seigneur, cette foi que vous m’avez donnée, que vous m’avez inspirée par l’humanité de votre Fils, par le ministère de votre apôtre.
Et comment invoquerai-je mon Dieu, mon Dieu et Seigneur ? car l’invoquer, c’est l’appeler en moi. Et quelle place est en moi, pour qu’en moi vienne mon Dieu ? pour que Dieu vienne en moi, Dieu qui a fait le ciel et la terre ? Quoi ! Seigneur mon Dieu, est-il en moi de quoi vous contenir ? Mais le ciel et la terre que vous avez faits, et dans qui vous m’avez fait, vous contiennent-ils ? Or, de ce que sans vous rien ne serait, suit-il que tout ce qui est, vous contienne ? Donc, puisque je suis, comment vous demandé-je de venir en moi, qui ne puis être sans que vous soyez en moi ? et pourtant je ne suis point aux lieux profonds, et vous y êtes ; car si je descends en enfer je vous y trouve
. Je ne serais donc point, mon Dieu, je ne serais point du tout si vous n’étiez en moi. Que dis-je ? je ne serais point si je n’étais en vous, de qui, par qui et en qui toutes choses sont.
Il est ainsi, Seigneur, il est ainsi. Où donc vous appelé-je, puisque je suis en vous ? D’où viendrez-vous en moi ? car où me retirer hors du ciel et de la terre, pour que de là vienne en moi mon Dieu qui a dit : C’est moi qui remplis le ciel et la terre?
Élan d’une très grande beauté, très lyrique, très éloquent.
Êtes-vous donc contenu par le ciel et la terre, parce que vous les remplissez ? ou les remplissez-vous, et reste-t-il encore de vous, puisque vous n’en êtes pas contenu ? Et où répandez-vous, hors du ciel et de la terre, le trop plein de votre être ? Mais avez-vous besoin d’être contenu, vous qui contenez tout, puisque vous n’emplissez qu’en contenant ? Les vases qui sont pleins de vous ne vous font pas votre équilibre ; car s’ils se brisent, vous ne vous répandez pas ; et lorsque vous vous répandez sur nous, vous ne tombez pas, mais vous nous élevez ; et vous ne vous écoulez pas, mais vous recueillez. Remplissant tout, est-ce de vous tout entier que vous remplissez toutes choses ? Ou bien, tout ne pouvant vous contenir, contient-il partie de vous, et toute chose en même temps cette même partie ? ou bien chaque être, chacune ; les plus grands, davantage ; les moindres, moins ? Y a-t-il donc en vous, plus et moins ? Ou plutôt n’êtes-vous pas tout entier partout, et, nulle part, contenu tout entier ?
Il raconte comment il va devenir chrétien, rejeter le monde païen, et donc, pour l’époque, être un moderne en quelque sorte. On retrouvera cette problématique au XVIIe siècle : c’est toujours la querelle entre les Anciens et les Modernes, qui reprend quasiment à chaque siècle. Il rejette le monde païen, il est pour la modernité, pour aller de l’avant. En même temps il est nourri de rhétorique gréco-latine, ça se sent tout à fait, de Cicéron, et même de Démosthène, le grand orateur grec ; on sent chez lui ce grand mouvement d’éloquence. Il raconte par exemple – il y a de multiples passages semblables:
Et loin de moi de désirer que ces choses ne soient pas, bien qu’à les voir séparément je les puisse désirer meilleures ! Mais fussent-elles seules, je devrais encore vous en louer, car, du fond de la terre, les dragons et les abîmes témoignent que vous êtes digue de louanges ; et le feu, la grêlé, la neige, la glace et la trombe orageuse qui obéissent à votre parole ; les montagnes et les collines, les arbres fruitiers et les cèdres, les bêtes et les troupeaux, les oiseaux et les reptiles, les rois de la terre et les peuples, les princes et les juges de la terre, les jeunes gens et les vierges, les vieillards et les enfants, glorifient votre nom.
Et à la pensée que vous êtes également loué au ciel, que dans les hauteurs infinies, ô mon Dieu ! vos anges et vos puissances chantent vos louanges ; que le soleil, la lune, les étoiles et la lumière, les cieux des cieux, et les eaux qui planent sur les cieux, publient votre nom
, je ne souhaitais plus rien de meilleur : car embrassant l’ensemble, je trouvais bien les êtres supérieurs plus excellents que les inférieurs, mais l’ensemble, après mûr examen, plus excellent que les supérieurs isolés.
Il raconte comment il arrive, avec ses amis, à Rome. Il a un grand culte de l’amitié, quand il parle de ses amis, c’est formidable, extrêmement tendre. Et là il se passe une chose très étonnante, qui est l’histoire de sa conversion, passage extraordinaire qu’on peut plaquer sur toutes les situations humaines, personnelles ; il y a toujours un moment dans sa vie où on se convertit, où on fait un retournement de soi – politique, moral, mental, organique.
Ainsi je souffrais et je me torturais, m’accusant moi-même avec une amertume inconnue, me retournant et me roulant dans mes liens, jusqu’à ce j’eusse rompu tout entière cette chaîne qui ne me retenait plus que par un faible anneau, mais qui me retenait pourtant. Et vous me pressiez, Seigneur, au plus secret de mon âme, et votre sévère miséricorde me flagellait à coups redoublés et de crainte et de honte, pour prévenir une langueur nouvelle qui, retardant la rupture de ce faible et dernier chaînon, lui rendrait une nouvelle force d’étreinte.
Car je me disais au dedans de moi : Allons ! allons ! point de retard ! Et mon cœur suivait déjà ma parole ; et j’allais agir, et je n’agissais pas. Et je ne retombais pas dans l’abîme de ma vie passée, mais j’étais debout sur le bord, et je respirais. Et puis je faisais effort, et pour arriver, atteindre, tenir, de quoi s’en fallait-il ? Et je n’arrivais pas, et je n’atteignais pas, et je ne tenais rien ; hésitant à mourir à la mort, à vivre à la vie, je me laissais dominer plutôt par le mal, ce compagnon d’enfance, que par ce mieux étranger. Et plus l’insaisissable instant où mon être allait changer devenait proche, plus il me frappait d’épouvante ; ni ramené, ni détourné, pourtant, mon pas était suspendu.
Et ces bagatelles de bagatelles, ces vanités de vanités, mes anciennes maîtresses, me tiraient par ma robe de chair, et me disaient tout bas : Est-ce que tu nous renvoies ? Quoi ! dès ce moment, nous ne serons plus avec toi, pour jamais ? Et, dès ce moment, ceci, cela, ne te sera plus permis, et pour jamais ? Et tout ce qu’elles me suggéraient dans ce que j’appelle ceci, cela, ce qu’elles me suggéraient, ô mon Dieu ! que votre miséricorde l’efface de l’âme de votre serviteur ! Quelles souillures ! quelles infamies !
Il parle de sa vie antérieure avec les femmes ; il a, du reste, vécu avec une femme, il a eu un enfant, Adéodat, qui est venu le rejoindre à Rome, où ils ont fondé une espèce de communauté. C’est un grand sensuel, et il pense que sa conversion, ça va être la privation totale de tous les plaisirs qu’il avait jusqu’alors. Il a trente-trois, trente-quatre ans, à peu près ; il a déjà vécu pas mal.
Et elles ne m’abordaient plus de front, querelleuses et hardies, mais par de timides chuchotements murmurés à mon épaule, par de furtives attaques ; elles sollicitaient un regard de mon dédain. Elles me retardaient toutefois dans mon hésitation à les repousser, à me débarrasser d’elles pour me rendre où j’étais appelé. Car la violence de l’habitude me disait : Pourras-tu vivre sans elles ?
Et déjà elle-même ne me parlait plus que d’une voix languissante. Car, du côté où je tournais mon front, et où je redoutais de passer, se dévoilait la chaste et sereine majesté de la continence, m’invitant, non plus avec le sourire de la courtisane, mais par d’honnêtes caresses, à m’approcher d’elle sans crainte ; et elle étendait, pour me recevoir et m’embrasser, ses pieuses mains, toutes pleines de bons exemples ;
Il y a dans le deuxième acte du Parsifal de Wagner l’épisode qu’on appelle des filles-fleurs, qui est quelque chose d’assez similaire. Les filles-fleurs essayent de retenir Parsifal, de le faire revenir à la sensualité. C’est un passage assez amusant. Sans doute Wagner a-t-il lu saint Augustin, comme tout le monde.
enfants, jeunes filles, jeunesse nombreuse, tous les âges, veuves vénérables, femmes vieillies dans la virginité, et dans ces saintes âmes, la continence n’était pas stérile ; elle enfantait ces générations de joies célestes qu’elle doit, Seigneur, à votre conjugal amour !
Quand, du fond le plus intérieur, ma pensée eut retiré et amassé toute ma misère devant les yeux de mon cœur, il s’y éleva un affreux orage, chargé d’une pluie de larmes.
Et pour les répandre avec tous mes soupirs, je me levai, je m’éloignai d’Alypius.
C’est un de ses deux ou trois amis les plus chers.
La solitude allait me donner la liberté de mes pleurs. Et je me retirai assez loin pour n’être pas importuné, même d’une si chère présence.
Tel était mon état, et il s’en aperçut, car je ne sais quelle parole m’était échappée où vibrait un son de voix gros de larmes. Et je m’étais levé. Il demeura à la place où nous nous étions assis, dans une profonde stupeur. Et moi j’allai m’étendre, je ne sais comment, sous un figuier, et je lâchai les rênes à mes larmes, et les sources de mes yeux ruisselèrent, comme le sang d’un sacrifice agréable. Et je vous parlai, non pas en ces termes, mais en ce sens : Eh ! jusques à quand, Seigneur ? jusques à quand, Seigneur, serez-vous irrité ? Ne gardez pas souvenir de mes iniquités passées.
Car je sentais qu’elles me retenaient encore. Et je m’écriais en sanglots : Jusques à quand ? jusques à quand ? Demain ?… demain ?… Pourquoi pas à l’instant ; pourquoi pas sur l’heure en finir avec ma honte ?
Je disais et je pleurais dans toute l’amertume d’un cœur brisé. Et tout à coup j’entends sortir d’une maison voisine comme une voix d’enfant ou de jeune fille qui chantait et répétait souvent : PRENDS, LIS ! PRENDS, LIS !
Et aussitôt, changeant de visage, je cherchai sérieusement à me rappeler si c’était un refrain en usage dans quelque jeu d’enfant ; et rien de tel ne me revint à la mémoire. Je réprimai l’essor de mes larmes, et je me levai, et ne vis plus là qu’un ordre divin d’ouvrir le livre de l’Apôtre,
Saint Paul.
et de lire le premier chapitre venu. Je savais qu’Antoine,
Saint Antoine.
survenant, un jour, à la lecture de l’Évangile, avait saisi, comme adressées à lui-même, ces paroles : Va, vends-ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; viens, suis-moi
; et qu’un tel oracle l’avait aussitôt converti à vous.
Je revins vite à la place où Alypius était assis ; car, en me levant, j’y avais laissé le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux : Ne vivez pas dans les festins, dans les débauches, ni dans les voluptés impudiques, ni en conteste, ni en jalousie ; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez pas à flatter votre chair dans ses désirs.
Je ne voulus pas, je n’eus pas besoin d’en lire davantage. Ces ligues à peine achevées ; il se répandit dans mon cœur comme une lumière de sécurité qui dissipa les ténèbres de mon incertitude.
Alors, ayant laissé dans le livre la trace de mon doigt ou je ne sais quelle autre marque, je le fermai, et, d’un visage tranquille, je déclarai tout à Alypius. Et lui me révèle à son tour ce qui à mon insu se passait en lui. Il demande à voir ce que j’avais lu ; je le lui montre, et lisant plus loin que moi, il recueille les paroles suivantes que je n’avais pas remarquées : Assistez le faible dans la foi.
Il prend cela pour lui, et me l’avoue. Fortifié par cet avertissement dans une résolution bonne et sainte, et en harmonie avec cette pureté de mœurs dont j’étais loin depuis longtemps, il se joint à moi sans hésitation et sans trouble.
À l’instant, nous allons trouver ma mère, nous lui contons ce qui arrive, elle se réjouit ; comment cela est arrivé, elle tressaille de joie, elle triomphe. Et elle vous bénissait, ô vous qui êtes puissant à exaucer au-delà de nos demandes, au-delà de nos pensées Éphés.
car vous lui aviez bien plus accordé en moi que ne vous avaient demandé ses plaintes et ses larmes touchantes. J’étais tellement converti à vous que je ne cherchais plus de femme, que j’abdiquais toute espérance dans le siècle, élevé désormais sur cette règle de foi, où votre révélation m’avait jadis montré debout à ma mère. Et son deuil était changé en une joie bien plus abondante qu’elle n’avait espéré, bien plus douce et plus chaste que celle qu’elle attendait des enfants de ma chair.
Voilà de quoi étaient nourris les gens dont je vais vous parler maintenant.

Commentaires
1. Le mercredi 7 décembre 2011 par Manuel
2. Le mercredi 7 décembre 2011 par leo
3. Le mercredi 7 décembre 2011 par leo
4. Le mercredi 7 décembre 2011 par Manuel
5. Le mercredi 7 décembre 2011 par Manuel
6. Le mercredi 7 décembre 2011 par leo
7. Le mercredi 7 décembre 2011 par Manuel
8. Le mercredi 7 décembre 2011 par kamel toe
9. Le mercredi 7 décembre 2011 par Krane
10. Le mercredi 7 décembre 2011 par Krane
11. Le mercredi 7 décembre 2011 par auddie
12. Le mercredi 7 décembre 2011 par auddie
13. Le mercredi 7 décembre 2011 par Nicole
14. Le jeudi 8 décembre 2011 par Sunderland
15. Le vendredi 9 décembre 2011 par Oxymore...
16. Le vendredi 9 décembre 2011 par Sunderland
17. Le samedi 10 décembre 2011 par Oxymore...
18. Le samedi 10 décembre 2011 par Sunderland
19. Le samedi 10 décembre 2011 par Manuel
20. Le samedi 10 décembre 2011 par Sunderland
21. Le samedi 10 décembre 2011 par Krane
22. Le dimanche 11 décembre 2011 par Manuel
Ajouter un commentaire