Pourquoi avez-vous choisi le titre Futur fleuve?
Comme c'était un road movie après une catastrophe, j'ai voulu contracter deux titres de collections de séries B un peu bas de gamme que j'adore, emblématiques de la SF, Fleuve noir et Présence du futur.

Quels films vous ont guidé?
J'ai pensé au départ à un mix du diptyque Grindhouse de Tarantino et Rodriguez. Dans la partie réalisée par Tarantino (Death Proof), un groupe de filles est entraîné dans la vitesse et la violence automobiles; dans celle de Rodriguez (Planet Terror), c'est un groupe qui traque des zombies. J'ai voulu moi aussi partir d'un scénario de série B, avec un groupe de filles perdues dans un décor postcataclysmique, et y injecter autre chose pour en faire un livre de genre sophistiqué. La plupart des situations du livre viennent de films. Futur fleuve commence dans un lieu identique à celui de Démineurs de Kathryn Bigelow, une ville minée au Moyen-Orient. De nombreux films traitent du sujet, La Route de John Hillcoat (2009), 28 jours plus tard de Danny Boyle (2003)... Mais pour moi, le plus grand film postcataclysmique, c'est La Jetée de Chris Marker (1962). Le temps du loup de Haneke (2002) m'avait marqué aussi parce que la catastrophe y est invisible. On suit des personnages après sa survenance dans un espace déserté et leurs préoccupations basiques: trouver à manger, des cigarettes, où dormir... Dans Futur fleuve, la catastrophe est également invisible et je me concentre sur le quotidien. Comme dernier modèle, je citerai également Week-end de Godard (1967). Dans le long travelling du début, les voitures sont immobilisées après un accident et des moments sédentaires se créent: des gens jouent au ballon, d'autres s'énervent dans les bagnoles. Dans mon livre, c'est comme si j'avais distendu, étiré, mobilisé cette séquence, pour me concentrer sur des situations, des microsociétés qui se reformeraient après un impact.

Les thèmes anté- et postcataclysmique sont très présents également dans les séries, notamment Fringe ou Heroes.
Le cataclysme est un matériau narratif très riche. On le retrouve beaucoup: récemment encore dans Terra Nova, la Terre du 22e siècle est devenue invivable et on envoie des individus au temps des dinosaures pour tenter de partir sur de nouvelles bases. J'ai adoré Dark Angel qui combinait postapocalyptique, mutations et société panoptique. Dans Flash Forward, un black-out immobilise la Terre pendant quelques minutes, tout s'arrête, et quand les gens se réveillent, ils ont une vision d'eux-même six mois plus tard. Je n'ai pas aimé cette série mais l'immense tableau que compose le personnage principal pour tenter de reconstruire ce futur éventuel, proposait quelque chose de visuellement intense mais mal exploité. The Walking Dead dresse un univers postcataclysmique qui a été envahi par les morts-vivants. Les survivants se déplacent et des recombinaisons sociales se font. C'est la même problématique que dans Futur fleuve, sauf que la présence des zombies n'y est pas un moteur narratif.

Pourquoi cette récurrence des chiens dans Futur fleuve?

J'ai été intéressé par l'histoire des chiens et des chats du point de vue de la question de la domestication. Ce sont deux espèce animales qui sont intrinsèquement liées à la civilisation. Au moment de la sédentarisation, des groupes de loups ont développé une résistance au stress qui leur a permis de cohabiter avec les hommes. Ces loups sont devenus des chiens. Il n'y a pas de chiens à l'état sauvage, le chien est une pure construction humaine. Ce sont des prothèses vivantes. Ça me semblait intéressant que dans un contexte postcataclysmique, la domestication soit interrogée à travers les loups et les divers groupes de canidés. On retrouve cette idée de domestication opposée à la sauvagerie dans les séries. Dans la deuxième saison de True Blood, Mariane, une grande prêtresse païenne, incarne la sauvagerie, la sexualité, qui s'opposent à la civilisation. Elle est du côté de l'animal et c'est d'ailleurs une métamorphe. Dans les films cataclysmiques, on trouve souvent des chiens pour évoquer la question de la destruction ou de la sauvegarde de la civilisation. Dans Le Temps des loups de Haneke, ils sont omniprésents.

Qu'avez-vous pensé de Melancholia?
J'ai adoré la première partie et le prélude, moins la deuxième partie. J'ai aimé l'impression de faux qui se dégage de la première partie. On a la sensation que ce n'est pas un vrai mariage, comme si c'était une simple mise en scène orchestrée par Charlotte Gainsbourg pour sa soeur, pour la sortir de la mélancolie. Dès la première partie, le château est au milieu de nulle part, dans un lieu abandonné, comme si la fin du monde avait déjà eu lieu. Finalement, la deuxième partie apparaît comme postcataclysmique, on a l'impression que la catastrophe a touché tout le monde à l'exception de ces quatre personnages, à qui il reste encore quelque chose à régler.

Entretien réalisé par Isabelle Zribi à Paris, le 10 novembre.