1770. Article d'Éric Loret dans Libération sur La Vache au nez subtil de Campos de Carvalho
Par general, vendredi 2 décembre 2011 :: #1770 :: rss
La Vache au nez subtil de Campos de Carvalho et traduit du portugais du Brésil par Emmanuel Tugny dans le journal Libération du jeudi 1er décembre par Éric Loret
La chevauchée de Walkyrie
L'impossible amour après la guerre par le Brésilien Campos de Carvalho
Campos de Carvalho (1916-1998), ce n'est pas sa fête. Ni dans l'Histoire de la littérature brésilienne (1996) de Massaud Moisés (le Lagarde et Michard de là -bas) ni chez les éditeurs français. Moisés parle de trames romanesques lâches régies par une logique absurde, tout en rangeant Walter Campos de Carvalho dans le surréalisme, mais agressif, ironique, démontant l'ordre conventionnel pour instaurer un chaos générateur d'un monde suffocant et permettre au moi de s'épandre, par le jeu de libres et multiples associations, sans jamais se confondre avec la folie
. Ce n'est pas faux, mais pas très bandant.
Serrure. A part ça, Campos de Carvalho était procureur de l'Etat de Sao Paulo, avait commencé par des opuscules comiques qu'il renia plus tard. Il déclara dans un entretien: Les gens - et moi-même à l'occasion - m'ont pris pour un fou, mais une visite dans un asile, hélas, a suffit pour e détromper.
Rien de foutraque en tous cas dans la Vache au nez subtil (1961), admirablement traduit par Emmanuel Tugny. Logique de mort, au contraire, dès la première phrase: Où loge Monsieur? Hôtel Terminus. Mais il n'y a aucun Hôtel Terminus, ici. C'est ce que vous croyez.
Terminus, tout le monde se fait descendre. Le narrateur est un rescapé du dernier grand conflit mondial, il a connu les tranchées, et il n'est pas à proprement parler misanthrope: c'est plutôt comme si l'humanité avait déserté sa réalité. Il arrive donc à l'Hôtel Terminus qui est en fait un cimetière, puis le voilà dans une chambre de pension, en moins d'un paragraphe: Quel âne! répétai-je, une cigarette fichée au coin du bec, elle aussi éteinte et glacée. Toute cette philosophie pour ça!
L'essentiel de la vie mentale de notre héros semble consister à mater par les trous de serrure, en particulier le fille de la propriétaire de la pension: La fille fiancée de la propriétaire se masturbait avec tous les doigts; le jour, elle jouait des valses lentes au piano; à quatre mains, je me suis fait dessus: la fiancée assistait à la scène. Il y avait aussi le cas du petit jeune homme de treize ans, la brosse à dents enfilée jusqu'à la garde dans la baignoire remplie d'eau chaude, les jambes en l'air. Je m'en veux encore amèrement aujourd'hui de l'avoir laissé filer: un éphèbe est l'une des rares choses à pouvoir faire de l'effet à un bloc de pierre, peut-être la seule, au reste.
Parfois aussi, le narrateur regarde les cuisses appétissantes des enfants. Bientôt lui reviennent les souvenirs de la guerre, là encore mélange de désir et de terreur. Un conseil technique: le seul truc à faire, c'est de tirer, de tirer, de tirer, peu importe la direction du tir, il faut juste ne pas tirer en arrière.
Parfois, sur le front, on reçoit des lettres des parents: Vous nous manquez énormément mais la patrie exige ce sacrifice. Pourquoi ne venez-vous pas prendre ma place, papa, et me laissez la vôtre - on se manquerait pareil et ce serait plus juste après tout, vous avez déjà vécu et pas moi.
Héroïsme. Dans ce marasme, surgit une jeune fille prénommée Walkyrie, déficiente mentale, fille du gardien de cimetière, munie d'un oeil gauche particulièrement obsédant pour le narrateur. Peut-être l'aime-t-il, comme une chose, une rose, perdue. C'est difficile à dire. Ils finissent à l'horizontale sur une tombe, et lui chez le commissaire. On accuse son amour de viol et on traite la guerre d'héroïsme. Ce paradoxe éclaire le bizarre titre de Vache au nez subtil, emprunté à un tableau de Dubuffet, portrait d'une vache à la sagesse cachée: Peut-être que je reviendrai pour revoir ce regard scintillant dans son visage et dans le mien (...) inviolable comme l'âme, comme l'innocence.
Éric Loret

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