1762. Les bienveillants par Marc Weitzmann dans LE MONDE DES LIVRES.
Par general, vendredi 18 novembre 2011 :: #1762 :: rss
ndlr : En septembre 2006, nous avons publié Morceaux choisis de Marc-Édouard Nabe, recueil d'extraits de des 26 livres parus en 2006, classés dans un abécédaire thématique. La publication de ce type d'ouvrage, le seul aux ELS consacré à un écrivain vivant, était motivée, à l'époque, par la disparition de son éditeur et la difficulté de trouver en librairie les livres d'un auteur souvent boycotté par le système de la diffusion. Depuis Marc-Édouard Nabe a rompu avec ce système, inventant "l'anti-édition" et créant son propre dispositif de vente via son site Internet. Morceaux choisis devient alors le seul livre de Nabe ayant vocation à être vendu dans le circuit "classique" de l'édition et de la librairie, permettant à des lecteurs de plus en plus nombreux de s'initier à cette oeuvre singulière et de mesurer à quel point elle est éloignée de l'étiquette fascisante, raciste et antisémite que ses détracteurs s'évertuent à vouloir lui coller. Progressivement, le "milieu" littéraire finit par admettre, (comme le fit courageusement Jérôme Garcin), que le lynchage collectif pratiqué sur la personne de cet écrivain de qualité était injuste et le boycott de ses livres, absurde. Il y eut même, l'année dernière, un début de reconnaissance officielle, puisque L'Homme qui arrêta d'écrire ne fut pas loin de recevoir le Prix Renaudot. Les ELS préparent la nouvelle version augmentée des Morceaux choisis, complétée par les extraits des textes publiés depuis 2006 et nous annonçons régulièrement sur le site de la maison d'édition les nouveautés de notre auteur, qu'il s'agisse des tracts ou des livres anti-édités. C'est ainsi que nous avons mis en ligne un billet annonçant la sortie du nouveau Nabe en septembre 2011, ce qui ne semble pas être du goût de tout le monde :
TRIBUNE.
Les Bienveillants
Par Marc Weitzmann, écrivain, le 18 novembre 2011.
En dépit ou plutôt à cause d'une réputation sulfureuse, l'écrivain Marc-Edouard Nabe a toujours bénéficié d'un certain nombre de fans, et non des moindres, dans le milieu éclairé des littérateurs. S'être fait taper dessus en 1985 par le journaliste Georges-Marc Benamou, à la suite d'un passage à l'émission "Apostrophes", pour son premier livre taxé d'antisémitisme, constituait, semble-t-il, une sorte d'adoubement. On l'a dit "mauvais garçon" (Eric Naulleau), "non consensuel" (Patrick Besson), et, depuis son renvoi des Editions du Rocher (suite au rachat de la maison), le fait qu'il s'autoédite sur Internet et s'autodistribue dans divers magasins et bars parisiens lui confère une sorte d'aura culte de marginal maudit. Qu'il ait fait l'éloge de Ben Laden n'est pas mal non plus. Les écrivains polis de Saint-Germain-des-Prés aiment bien, de temps à autre, s'encanailler avec ce que Nabe appelait dans son premier livre, non sans lucidité d'ailleurs, ses "recueils de frissons". En 2010, il a même failli recevoir le prestigieux prix Renaudot pour L'Homme qui arrêta d'écrire.
Venons-en à son nouveau livre, L'Enculé (250 p., 24 euros), consacré à "l'affaire DSK". Il bénéficie d'un soutien plus discret. Si Frédéric Taddeï, supporteur de longue date, n'a pas jugé bon d'inviter Nabe à la télévision cette fois-ci, le noyau dur est cependant bien présent. Ainsi de Patrick Besson, éditorialiste au Point et juré du prix Renaudot, qui écrit, le 27 octobre, sur une pleine page du journal de Franz-Olivier Giesbert (lui aussi membre du jury Renaudot) : "L'Enculé est à ce jour la synthèse la plus pertinente et la plus joviale de tout ce qu'on a pu lire, voir et entendre sur l'affaire DSK au cours de l'été dernier (...). C'est l'histoire d'un homme seul face à ses besoins, ses rêves, ses obsessions, ses souvenirs. Son innocence et sa culpabilité. Son rire (...). C'est l'être universel qui habite toutes les grandes oeuvres d'art : un coeur face à la mort, un sexe dans le mur." Cliquez-ici !
Ainsi encore de l'éditeur Léo Scheer, qui, bien que n'ayant pas publié L'Enculé, le présente par amitié sur le site de sa propre maison d'édition : "Nabe va bien au-delà de tout ce que peuvent essayer de nous faire partager des milliers de journalistes à travers les millions de lignes qu'ils écrivent dans leurs journaux. La réalité est écrasée par la puissance de la littérature qui peut dire une vérité inaccessible pour les journalistes. Fondamentalement, toutes proportions gardées, lorsque Flaubert décide, partant d'un fait divers, de se mettre dans la peau de la Bovary, il ne fait pas autre chose que ce que tente Nabe dans ce livre."
Diable. Puisque nul ne prend la peine de le citer, ouvrons donc la grande oeuvre d'art flaubertienne, pages, mettons, 69-70 : "Dans l'obscurité, elle a cherché un moment ma queue, ayant oublié sans doute où ça se trouve chez un homme... Elle me l'a sortie de mon pyjama rayé (ah, elle y tenait à ce que je porte la nuit un pyjama rayé : "Comme dans les camps, mon chaton, c'est aussi une façon de se souvenir... Pour que plus jamais cela n'arrive !"). J'ai dû négocier de longues heures pour qu'elle n'y couse pas une étoile jaune ! (...) Anne Sinclair mouillait. Et pour moi ! Encore et toujours. Si j'étais du genre romantique, ça m'émouvrait, mais déjà j'avais envie d'être sucé. (...) Je me souvenais précisément de la première fois où Anne m'avait sucé : c'était dans son bureau de TF1, avant un tête-à -tête avec Patrick Timsit (passionnant), je me disais : voilà la bouche sur laquelle des millions de Français fantasment, à cause de la pulpe de ses lèvres bien sûr, mais aussi de la fameuse intelligence médiatico-politique qui s'exprimait par là comme des eaux sales sortent d'un égout, et c'était moi, le petit prof d'économie sépharade qui lui faisait en quelque sorte fermer sa grande gueule de sioniste de gauche caviar. C'est comme si, en me faisant sucer, je lui avais fait ravaler son caviar de merde !"
J'ai délibérément coupé les lignes les plus insultantes. Car il s'en faut de beaucoup que cette citation soit un passage isolé : au hasard, on trouve dans le livre DSK se "torchant" avec La Nuit d'Elie Wiesel ("les mots pleins de douleur du rescapé d'Auschwitz sont maculés d'une couleur vert-de-gris"), DSK se faisant lécher les pieds par une étudiante juive excitée par des chants nazis et, bien évidemment, au détour de deux phrases, DSK juif, franc-maçon, affameur du monde.
Quant à la technique narrative louée par Léo Scheer, consistant à se mettre dans la tête de DSK, elle permet surtout à Nabe de déployer un texte qui, au bout du compte, ne peut être lu autrement que comme un pamphlet antisémite et obscène entièrement dirigé contre Anne Sinclair. Rappelons ici que, avec Simone Veil et Robert Badinter - lequel est au passage qualifié dans le livre de "maître de la Gauche juive" -, Anne Sinclair partage depuis trente ans le douteux privilège de concentrer l'essentiel des fantasmes antisémites de l'extrême droite journalistique et littéraire de ce pays. Ainsi dans les années 1980, pour ne prendre qu'un exemple, fut-elle qualifiée, dans un style que ne renierait pas Nabe, de "marchande de soutiens-gorge sur TF1, juive mal assimilée de tendance socialiste" par l'ex-milicien, journaliste à Minute et cofondateur du Front national, François Brigneau. Lequel fut condamné pour cela par les tribunaux. (Ce motif de la non-assimilation est d'ailleurs repris quasi-verbatim chez Nabe page 79.)
Que conclure ? Faut-il "qu'un million de procès s'abatte" sur Nabe, comme le prophétise non sans gourmandise Besson dans Le Point ? Ce serait une erreur, ce serait sans doute même une faute ("Je ne demande que ça !", renchérit d'ailleurs Nabe lui-même dans l'entretien extraordinairement complaisant que lui a accordé le site du Nouvel Observateur Bibliobs). En littérature, la censure est toujours mauvaise, et tout écrivain a droit à l'abjection - cette abjection dût-elle confiner, comme c'est le cas ici, à la bêtise la plus foireuse, à la médiocrité littéraire la plus crasse, à la perversion la plus ordinairement suicidaire.
Mais faut-il pour autant, sous prétexte de lutte contre le "politiquement correct", en faire l'éloge ? Il n'est pas anodin qu'un hebdomadaire comme Le Point le soutienne, qu'un éditeur branché comme Léo Scheer puisse comparer L'Enculé à Madame Bovary, que le site Internet Slate.fr parle d'un livre "souvent désopilant" ou que Bibliobs confie "s'amuser terriblement". Tous s'alignant ainsi sur Dieudonné, qui, sans surprise, fait l'éloge du livre et exhibe la chaleureuse dédicace de l'auteur sur son site : "Pour Dieudonné, toujours génial..."
C'est sans doute le site d'Elisabeth Lévy, Causeur.fr, qui vend la mèche lorsqu'il écrit confusément que Nabe "désamorce la grenade de l'antisémitisme en la balançant à la figure de son lecteur". Cela veut dire que nous sommes au royaume du négationnisme littéraire. "Fair is foul and foul is fair" : les mots ne disent pas ce qu'ils veulent dire. L'antisémitisme n'est pas l'antisémitisme, c'est même le contraire ; l'expression de la bêtise est son "retournement", et donc l'expression de l'intelligence (Besson) ; le premier degré vaut le second et tout est vain et rigolo. C'est ainsi, entre deux blagues légères, que les mots sont vidés de leur chair, de leur sens, et poliment anémiés. Mais ce tour de passe-passe n'a rien de gratuit. On le voit avec le soutien dont bénéficie ce livre. C'est une violence perverse qui se met en place insidieusement, avec le sourire et au nom de la liberté littéraire, une violence et une perversion qui n'ont pas plus à voir avec la littérature qu'avec la liberté. Marc Weitzmann, écrivain

Commentaires
1. Le vendredi 18 novembre 2011 par Nicole
2. Le vendredi 18 novembre 2011 par leo
3. Le vendredi 18 novembre 2011 par tilly (madame)
4. Le vendredi 18 novembre 2011 par Nicole
5. Le vendredi 18 novembre 2011 par Alain Baudemont
6. Le vendredi 18 novembre 2011 par Je ne me souviens plus de mon dernier pseudo (pas grave)
7. Le vendredi 18 novembre 2011 par leo
8. Le vendredi 18 novembre 2011 par Je ne me souviens plus de mon dernier pseudo (pas grave)
9. Le samedi 19 novembre 2011 par leo
10. Le samedi 19 novembre 2011 par leo
11. Le samedi 19 novembre 2011 par Je ne me souviens plus de mon dernier pseudo (pas grave)
12. Le samedi 19 novembre 2011 par Alain Baudemont
13. Le samedi 19 novembre 2011 par leo
14. Le samedi 19 novembre 2011 par Jameson
15. Le samedi 19 novembre 2011 par Yedov
16. Le samedi 19 novembre 2011 par leo
17. Le samedi 19 novembre 2011 par Jameson
18. Le samedi 19 novembre 2011 par leo
19. Le dimanche 20 novembre 2011 par Je ne me souviens plus de mon dernier pseudo (pas grave)
20. Le dimanche 20 novembre 2011 par leo
21. Le dimanche 20 novembre 2011 par Ségolène
22. Le dimanche 20 novembre 2011 par leo
23. Le dimanche 20 novembre 2011 par Ségolène
24. Le dimanche 20 novembre 2011 par Sonia passante sans souci
25. Le dimanche 20 novembre 2011 par Ségolène
26. Le lundi 21 novembre 2011 par Manuel
27. Le lundi 21 novembre 2011 par knight
28. Le lundi 21 novembre 2011 par Frère François
29. Le lundi 21 novembre 2011 par Krane
30. Le lundi 21 novembre 2011 par Ségolène
31. Le mardi 22 novembre 2011 par tilly
32. Le mercredi 23 novembre 2011 par Krane
33. Le mercredi 23 novembre 2011 par Jamson
34. Le jeudi 24 novembre 2011 par Ségolène
35. Le jeudi 24 novembre 2011 par leo
36. Le jeudi 24 novembre 2011 par Jameson
37. Le jeudi 24 novembre 2011 par leo
38. Le jeudi 24 novembre 2011 par Jameson
39. Le jeudi 24 novembre 2011 par Ségolène
40. Le jeudi 24 novembre 2011 par Jameson
41. Le jeudi 24 novembre 2011 par Ségolène
42. Le jeudi 24 novembre 2011 par Ségolène
43. Le vendredi 25 novembre 2011 par tilly
44. Le vendredi 25 novembre 2011 par Ségolène
45. Le vendredi 25 novembre 2011 par Alain Baudemont
46. Le vendredi 25 novembre 2011 par Alain Baudemont
47. Le vendredi 25 novembre 2011 par Jameson
48. Le vendredi 25 novembre 2011 par leo
49. Le vendredi 25 novembre 2011 par Ségolène
50. Le samedi 26 novembre 2011 par Arkanziella...
Ajouter un commentaire