1722. La Conjuration des Tartuffes de Mehdi Belhaj Kacem par Jean-Clet Martin dans STRASS DE LA PHILOSOPHIE
Par general, mercredi 5 octobre 2011 :: #1722 :: rss
« Il n’y a aucun ressentiment dans mon livre, Justement parce qu’il y en eut beaucoup ; La leçon nietzschéenne étant qu’on n’écrit de tels textes dynamites qu’au moment où le ressentiment est guéri. Vient le tour du rire, dont seuls les dévots, les conformistes et les suiveurs tardifs ratent l’occurrence» p. 72.
On pourrait bien supposer que Mehdi montre un peu de folie à récidiver ainsi autour de la contestation du Maître, mais une folie de ce genre (à moins d’en supposer une créatrice) ne collerait que peu avec la vérité du même Badiou lorsqu’il proclamait en direction du jeune auteur « vous êtes l’avenir de la philosophie », publiant celui-ci dans sa collection hors pair, l’accueillant chez Fayard, avant de le considérer finalement comme « paresseux », paresseux de s’obstiner à la rédaction d’un autre livre qui devait le révulser, paresseux d’écrire différemment ou d’écrire tout court. Conflit intéressant peut-être en ce qu’il tourne autour d’un manuscrit de Mehdi Belhaj Kacem sur la sexualité : « Etre et sexuation », refusé sans doute au motif que l’ontologie badiousienne ne connaît pas de différence sexuelle (inclusive à l'espèce), toute différence prescriptible s’arrêtant à celle des genres, à celle qu’on pourrait qualifier de générique.
Aussi, rien d’étonnant en effet à la thèse étrange de Logique des mondes selon laquelle les femmes mi-existent, soustraites à la nomination de ce qui importe. Aucune attention donc à l’intérêt de Deleuze pour le devenir-femme, pour la sexualité de hordes supposées délirantes dont Badiou balaiera les manies d’un revers de main, soutenant Platoniquement qu’il n’est guère souhaitable d’érotiser l’ontologie (comme Bataille, Derrida, Deleuze, Foucault ne cesseront pourtant de le faire). Alors ne parlons plus de l’animal, de sa singulière résistance au classement générique des vérités, cet animal dont Deleuze fait un devenir et Derrida une écriture. Qu’a-t-on à faire de processus si mineurs qui porteraient la philosophie en un sous-sol que ne saurait voir un Platonicien égaré par les puretés mathématiques du vide, sans odeur ni sexe ?
De même que l’animal ne serait d’aucun secours aux maîtres de la philosophie, la dépression folle ne saurait concourir à l’universel de la fidélité au vrai, sachant que ce qui arrive de vrai, arrive dans l’incise éidétique et non par affolement (toute folie n’étant qu’accident empirique d’un signifiant à réinscrire dans sa vérité asymptomatique). Rien d’étonnant non plus à la révulsion pour l’œuvre de Foucault évidemment, comme à la rééducation de Deleuze sorti de sa clameur, du clapotement de l’univocité vitale. Quant à la différence sexuelle dont Derrida fait une marge de la philosophie, rien ne l’autorise à laisser son nom dans l’office anhistorique de la cité platonicienne qui répète éternellement les mêmes charniers, Idée éternelle d’une purge inlassablement mimétique. De Badiou, tartuffe de Platon, il ne saurait y avoir que des tartuffiers auxquels Mehdi lui-même reconnaissait avoir d'abord succombé, mais non sans que se lève un certain nombre de réserves de plus en plus difficiles à refouler. Il me semble que ce débat contre Badiou était requis et qu’il donne de l’époque un profil ou, comme dirait Wahl, un "tableau de la philosophie française" dont les grandes figures d'ailleurs s’effritent à proportion du succès rencontré par Badiou dans la désorganisation démocratique dont il tire « partie », contre les « éléments » qui en sont le réel ressort. Badiou ne fait aucun cas des éléments qui souffrent de se voir ainsi appariés par ensemble sans acter cet assemblage si peu mobile. Il me semble de ce point de vue que l’élémentaire crie famine dans les partitions Badiousiennes du vrai. Du traitement mathématique qu’il leur inflige, les « éléments corpusculaires » morflent sous les contraintes « groupusculaires » de multiplicités partitives, parties de la cité Platonique mises en groupes sous des classes revenant inlassablement à la même mimèse du vrai. Arracher les singularités, les éléments minoritaires à la singerie Badiousique de Platon, comme je le pense avec Mehdi dont je partage la fission, cela ne saurait se poursuivre autrement que dans l’élémentarité vitale dont tous les mouvements se voient jugulés selon des « participations » ou ensembles néantisants qui soutirent à l’élémental toute activité. On soutiendra donc –et je parle ici aussi en mon nom- que les « éléments » n’ont aucune forme d’existence dans le système de Badiou quand seules les « parties », mathématisables, sont en mesure de donner à son ontologie la forme majestueuse, asexuée, qu’elle revendique.
On tiendra donc contre « Badieu » que les éléments en tant qu’ « appartenant à la situation » témoignent d’une différenciation que la différence magistrale des ensembles (plus inclusive que disjonctive) laisse en rade, une différenciation autrement plus radicale que celle de l’inclusion, seule partisane à tirer partie du vidage des éléments, virés selon une procédure générique indifférente « aux singularités non subsumables, aux infimes mais décisives différenciations des auteurs contemporains de la philosophie » (p. 48). Que Badiou puisse se découvrir des sympathies pour Sartre ne doit pas laisser sous silence que jamais il ne saurait cependant procéder par « Situations » lui qui ne connaît que des « Circonstances » ensemblistes, les premières étant élémentaires, les secondes toujours inclusives et redevables à un vide taillant son cercle circumvolutoire dans une politique du même, du retour, du réveil, etc. Et c’est cette politique des « cercles » que Mehdi examine dans son nouveau livre dont on manquerait la cible en le taxant simplement de « paresseux » ou de « débile virtuose ».
C’est sans doute dans le Ch 8 de La conjuration des tartuffes que Mehdi amplifie jusqu'aux suivants son style et tire à Badiou sa révérence, chapitre serré qui rend compte de son écriture inimitable, hissant la schizophrénie dont on l’accuse vers la hauteur d’une discipline et d’un art tout Deleuzien, non pour soutirer les concepts à l’affect, mais pour les y infuser au point d’en produire l’incandescence élémentale. Ce faisant, Mehdi se réclame non pas d’une philosophie de l’affect mais d’un « concept de l’affect », quand ce dernier se tord pour libérer sa physicalité de toute soumission mathématique. La philosophie se montre plus excessive depuis la physique du délabrement mental que toute la rationalité répétitive du Platonisme ne pourra le faire du haut de sa transcendance parfumée. « Combien de textes essentiels de la modernité, depuis plus de deux siècles, ne sont-ils pas des documents psychiatriques ? » (p. 75), des trous à rats où les personnages kafkaïens et bernhardiens sous perfusion créent des concepts tout à fait édifiants au moment de se laisser mettre au cachot par les geôliers du platonisme. Où faut-il alors placer l’héroïsme dont on voit partout l’appel dans la philosophie du maître ?
C’est de manière absolument philosophique que ces personnages dépressifs clament leur difficulté de penser sous l’accusation « d’anti-philosophes » qui les musèle. Et c’est bien de la littérature qu’est venue la contestation et la révolte pour couronner Platon de honte d’avoir voué le mythe à sa lente décrépitude. Comment survivre à cet effondrement du poète sans l’arrière salle des coupes-gorges où ils exercent leur langue mineure de gauchos traqués? Mallarmé soit ! Mais encore ? Et cela est d’autant plus vrai d’une époque dont l’écriture sera celle de Céline ou même de San Antonio. Ecrire la philosophie après le ton professoral de Badiou, cela peut s’entendre sur le mode de Frédéric Dard dont la forme ordurière et argotique nous apprend mieux la caverne que le Platon comique, traduit sur le banc de l’école par les soins de Badiou pour ses merveilleux élèves. San Antonio, comme une poubelle secouée, ne laisse pas soudre les mêmes positions à chacune de ses énonciations, change de coordonnées selon une vulgarité que ne connaissent pas les sages trop sensibles à l’ail et aux carries.
« La pensée, depuis Hölderlin et depuis Hegel, a non seulement le droit, mais le devoir de la schizophrénie » (p. 79), donnant à la Phénoménologie de l’esprit son ton dialectique et par conséquent intenable, ne tenant jamais en place, forcené et criminel quand les honnêtes gens scandalisés s'en moquent, non sans rappeler la sentence des maîtres et de leurs tartuffes. C’est peut-être même cela le communisme de la cité idéale, une communauté d’intérêt, le commun du sens commun qui se ligue contre l’individu osant parler selon ses propres contradictions, selon une dialectique vitale, qu’ignore complètement le Platonisme revisité de Badiou : « la dialectique est la tentative proprement philosophique de briser la logique au moyen de celle-ci ; c’est pour cela qu’il n’y a pas de dialectique chez Badiou, d’en brandir seulement le signifiant, pour qualifier des opérations de pures descriptions phénoménologiques au moyen du transcendantal logique » (p. 135). Ce qui parle en cette dialectique paradoxale, ce n’est certes pas le bien, le bien commun, mais le mal de ce qui est singulier, l’élémentaire de notre animalité. Du communisme, quand il devient hypothèse, il n’y a pas grand-chose à attendre si ce qui nous est commun reste une technique industrielle, un covoiturage exerçant sa violence aveugle sur tous les étants de la terre, hors toute considération écologique. A lire un peu Platon, on notera que son communisme antidémocratique réussit tout de même l’agglomération sans cesse grandissante des hommes instrumentalisés par la science, transis par le vrai alors que l’héroïsme auquel pense Mehdi et qui est aussi le mien apprend « à vivre de manière plus dispersée, plus fruste assurément, moins vorace d’énergie et de consommation » (p. 83), de sorte que l’individuation anarchique résonne d’une contemporanéité que le "communisme hypothétique" ne saurait endosser, appuyé « sur vingt cinq siècles de métaphysique » grégaire, issue d’un platonisme qui n’a pas échoué, qui s’est réalisé au-delà de toute espérance; « le seul échec étant celui des singularités effectives », inouïes en leur être.
On attendra sans doute davantage de négativité que de vérité, davantage d’antiphilosophie eu égard à la réussite empoisonnée du Platonico-communisme, davantage encore de revendication élémentaire d’individus héroïquement schizophrènes, dont la voix est celle de leur chair (Artaud) plutôt que de quelque nombre stellaire, insensible à la mort des milliers de singularités souffrantes, perpétrée sous l’attelage ensembliste et groupale de nos sociétés, Platoniciennes en leur hiérarchie. C’est dans cette mouise des poètes et des parias qu’on nomme le mal que Mehdi nous invite à plonger les mains depuis sa Tunisie native, un mal que j’ai croisé autrement au travers de la racaille poétique qui fascinait tant Borges ou celle des hommes infâmes dont Hegel s’est fait le porte-voix. Tout autre chose donc que l’opéra grandiose de Wagner qui fascine Badiou, quand il est tout à fait improbable que puisse valoir quelque amour entre une Castafiore de cent vingt kilos et un vieux baryton qu’il faudrait tenir d’une béquille pour qu’il ne s’étalât point de tout son long hors de la scène, hors du siècle qui n’existe sans doute pas en tant qu’entité historique.
Jean-Clet Martin, LE 5 octobre 2011.

Commentaires
1. Le mercredi 5 octobre 2011 par Alain Baudemont
2. Le mercredi 5 octobre 2011 par auddie
Ajouter un commentaire