1706. Peeping Tom de Alessandro Mercuri dans LA RUELLE BLEUE.
Par general, mardi 20 septembre 2011 :: #1706 :: rss
« Voici mon secret. Il est très simple: on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux » dit le renard au Petit Prince.
« On ne voit qu’à travers un trou de serrure, l’essentiel est invisible pour l’esprit » réplique en écho Alessandro Mercuri qui signe ici un essai-fiction sur notre société introduit par la légende de Lady Godiva.
Cette jeune et belle dame de Coventry est connue pour avoir pris son mari au mot et traversé la ville nue sur un cheval. On raconte que tous les habitants, par pudeur et déférence envers leur dame souveraine, restèrent cloîtrés chez eux lors de cette équipée « eroïque ». Seul Tom, poussé par une curiosité frénétique, se permit de jouir du spectacle et en perdit la vue, voire la vie. Tom qui fut surnommé, Tom le voyeur, Peeping Tom.
Peeping Tom n’est pas un personnage anodin pour les anglo-saxons à tel point qu’il est devenu une expression idiomatique courante reprise volontiers dans le domaine artistique que ce soit au théâtre ou au cinéma, en musique actuelle ou en art visuel.
Peep show…
Justement, visuel. Du côté du « voyeur », tout tourne autour de l’œil, de la vision au propre comme au figuré, de la transgression tant dans son aspect immoral que dans son aspect positif : les défricheurs d’idées ou de concepts ne sont-ils pas des voyeurs en puissance ?
Et celui qui donne à voir est un maître de jeu : il tire les ficelles, manipule, se revendique expert en imitation du réel, champion de l’imposture, initiateur de tromperies.
Mais il y a aussi ce qui est donné à voir : le spectaculaire, l’inédit, l’incongru, l’indécent, l’obscène…
Couvrez ce sein que je ne saurais voir… Que penser des tableaux représentant un trou de serrure qui offre l’origine du monde à votre œil excité ? Ce qui ne doit pas être montré est innommable. Ce qui ne doit pas être vu est scandaleux.
En matière de perception, il faut aussi compter sur la poudre aux yeux, l’arbre qui cache la forêt, l’idiot qui regarde le doigt quand le sage désigne la lune…
L’incrédule Thomas renie sa foi en ne voulant croire que ce qu’il voit… L’œil est-il le suppôt du vrai, du réel ? Comment rendre au mieux l’effet de réalité : tel est l’enjeu d’une honorable activité humaine. L’utopie est-elle synonyme d’illusion optique ? L’homme est un magicien de génie à la devise flamboyante : « make believe ». L’agneau turc à tête d’homme, vous y croyez ? Voyez les photos !
Les frontières entre réalité et fantasmes, concepts et fictions se brouillent et Don Quichotte, le premier anti-héros, apparaît comme un précurseur. Car image et voyeurisme rencontrent le concept de héros : nobles figures grecques issues des mythes dont Narcisse est la fine fleur, personnages hystériques et colorés nés des cartoons, Marlon Brando et Superman, Mandrake et Marianne, Jésus-Christ, Heckle et Jeckle…
Entre enchantement et hypnose, addiction et éblouissement, illusion et mystification, métaphores et effets spéciaux, la civilisation de l’image flirtant dangereusement avec celle du paraître se déploie avec violence et sadisme, perversité et causticité dans un décor factice de luxe, de merveilles et d’inquiétante étrangeté. Alessandro Mercuri nous en propose une visite guidée facétieuse, intrigante et très personnelle !

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