1557. "Un des plus beaux livres de cette année" : Serge Safran par Yann Moix
Par general, samedi 7 mai 2011 :: #1557 :: rss

Photo : Serge Safran en 1984 (Cinématon n°339 de Gérard Courant).
Yann Moix consacre aujourd'hui sa chronique du Figaro littéraire au Voyage du poète à Paris de Serge Safran.
Le maître des orties
La solitude est un flingue. On se l’applique sur la tempe, dans un petit appartement semi-moisi, au moche canapé à fleurs. En finir n’est pas évident, surtout sur une musique de Garland Jeffreys. Nous sommes en 1980 : les larmes aux yeux, dépité d’être un poète débarqué de sa province problématique où une lycéenne lui donnait de l’amour en échange de plaisir (peut-être fut-ce l’inverse) se demande quoi faire de l’existence, de son corps débile, des années qui s’annoncent. Sans sexe, éberlué par l’absence de tous ses amis, attendant les coups de fil comme on guette à l’infini les messies, il s’allonge dans le noir, et la poésie l’étreint. Il parle de la pluie, de l’horreur des jours ensoleillés dans la capitale sans sommeil, et compose des vers libres sur sa gorge nouée. Le narrateur s’appelle Philippe, il souffre, il est angoissé : le présent est une aphasie. Dans les débris de sa vie, il ramasse quelques morceaux de verre : des lettres à son amour quitté, qu’il fait jouir et puis pleurer. C’est un roman magnifique, traversé de douleurs. Nous voudrions échapper à sa prose, aux chapitres qui disent le néant parisien, cette langueur composée de moments à traverser, qui ne veulent rien dire, ne conduisent qu’à des doutes, à des démissions, à des vomissures. Dans le salon, Philippe attend. Il entend des enfants crier. Il n’aime pas les enfants, les descendances, les reproductions vivipares : son truc est de sortir son membre et d’éclater en sanglot, Schopenhauer en main, sur fond de Truffaut et de Godard, entre deux morceaux aujourd’hui périmés de Pat Benatar.
Ce qui relie l’homme au monde, c’est banal mais c’est l’amour, et Philippe n’en reçoit jamais, se persuade, en lambeaux, qu’il n’en recevra plus, jamais. Ses rencontres, parfaitement moches, sont accidentelles, décevantes, puériles : elles ont le goût camphré des cadavres. Un jour, sous la pluie dégueulasse, on retournera au pays, retrouver les amantes dociles, les destins dociles comme des petits chiens. Je suis monstrueux, pervers, narcissique, j’ai tous les ingrédients pour rater ma vie, entre boulots minables et plaquettes poétiques publiées chez les éditeurs sans pignon et sans rue : pourtant, en 2011, trente ans après cette misère où s’est jouée ma vie, j’écris un livre aux cicatrices intactes, à la précision de quartz, je mets en place une mathématique singulière, une théorie des larmes. L’économie du mot, sa musique parlée, son essentielle vérité : Serge Safran, sans gloire, écrit un des plus beaux livres de cette année. Il prolonge, sans frime, le souvenir affectueux, masochiste, d’années de désolation que forcément il vécut, derrière le masque de son personnage visité par le chagrin, la mort, les chardons. C’est un récit hanté : l’histoire d’une flétrissure, d’une agonie, et d’une extase en même temps que cette agonie. Un bain de mer, mais dans un océan de tristesse. À ceux qui voudraient savoir ce qu’est la littérature, je recommande ces 160 pages délicates et fragiles, débarrassées d’ornements, mélancoliques et passionnées. Serge Safran, morose poète, est souverain dans la désolation. C’est le maître des orties. « Il ne possédait que son malheur et ses larmes » : avec ces deux atouts, qui sont les armes d’un incapable, Serge Safran fabrique un petit monde – parfaitement universel et, comme l’eût dit Mallarmé, fleuri de glace.
Yann Moix

Commentaires
1. Le samedi 7 mai 2011 par auddie
Ajouter un commentaire