Sur son blog, Bernard Morlino évoque le livre de Marie Lebey, Oublier Modiano, dont l'itinéraire photographique, à la poursuite des lieux où se déroule l'oeuvre de Modiano se trouve ici.

(...) Dans le registre intimiste, Oublier Modiano de Marie Lebey est un superbe exercice d’admiration dans la même veine que L’un pour l’autre de Nathalie Rheims qui juxtaposa la vie de son frère disparu sur le souvenir de Charles Denner.

Quand Marie Lebey a réalisé qu’elle avait beaucoup de points communs avec Modiano elle se laissa glisser encore plus dans le processus d’identification à un auteur qu’éprouve tous les lecteurs assidus d’une œuvre. Elle décida alors -tout à ses frais- d’aller photographier les lieux dans lesquels Modiano loge ses personnages. Marie Lebey agit selon la tradition du limier, une veine artistique entretenue par exemple par la photographe Sophie Calle. La démarche de Marie Lebey n’était pas du tout une dictée par une commande. Elle a collectionné les façades comme on punaise des papillons sur de la feutrine.

Marie Lebey est la femme de Monsieur Jourdain : elle produit de la poésie sans le savoir. Ses courts paragraphes sont émaillés de petites trouvailles au charme fou. Tout son récit est une sorte de rubik’s cube qu’elle tente de remettre en ordre. (Les façades du cube renvoient à celles des immeubles et maisons…) Son obsession est magnifique. Un vraie livre est toujours obsessionnel. Cioran disait même que tout grand livre contient un désastre. Ici nous y sommes. Ce livre blanc cassé est le cercueil de Clara -la sÅ“ur de Marie Lebey- et de Rudy- le frère de Patrick Modiano. On pense aussi à Olivier, le récent cri du cÅ“ur de Jérôme Garcin. Un cÅ“ur peut crier, oui.

Marie Lebey a pris Modiano a son propre piège. Elle a poursuivi le fantôme de l’écrivain qui lui-même poursuit celui de Dora Bruder et de tant d’autres. Totalement respectueuse de l’auteur de Villa Triste, Marie Lebey a écrit un livre qui contient de très nombreux instants de grâce car il s’agit du livre d’une vie, la sienne. D’ailleurs depuis 20 ans, elle n’avait rien publié. Durant tout ce temps, elle était dans le réel absolu, celui d’une mère qui a donné naissance à trois fils. Patrick Modiano peut être content : il est à l’origine de l’un des beaux livres de 2011. Peu d’écrivains contemporains ont la capacité d’éveiller autant l’imaginaire des lecteurs. Marie Lebey a Modiano dans la peau mais cela reste de la littérature. Pourvu qu’elle ne le rencontre jamais.

Bernard Morlino, le 29 avril 2011.