La lecture de Marcel Proust le réconforte. N’est-il pas le névropathe auquel il ressemble désormais un peu plus chaque jour. « Quel regard cherchait-il au fond de lui ? Quel soleil noir ? » Philippe Darcueil consume les questions dans les bras de femmes qu’il ne désire pas. Il croit pouvoir trouver l’issue en accumulant les étreintes. « Son narcissisme donjuanesque s’enorgueillissait d’une vingtaine de conquêtes en cinq années à peu près, soit, en moyenne, une par trimestre. » Cette thérapie par le divertissement ne parvient pas à lui faire oublier Sandra, celle qu’il peut orienter dans le sens de ses préférences. Et c’est toute la portée des phrases de Benjamin Constant placées en exergue de ce roman, parmi lesquelles le sort de l’homme qui a beaucoup vécu et « tristement appris que dans toutes les relations, la vie est une lutte » est confié à la peine. Dès lors, tout ce que fait Philippe Darcueil est un combat contre l’incertitude et la douleur. Au fond, il voudrait savoir ce qu’est l’amour. Il n’en découvre que les contraintes, l’étouffement, le nÅ“ud dans la gorge et les larmes. Peut-être lui suffit-il de décréter qu’il n’aime plus la jeune fille, qu’il n’aime personne, qu’il lui faut désormais recevoir, ne plus donner puisqu’il n’est pas « assez aimé, adoré, adulé et absous ».

Il y a quelque chose d’initiatique dans ce deuxième roman de Serge Safran, une recherche de l’absolu qui serait l’absolue liberté. Philippe Darcueil monte à Paris et descend en lui-même pour contempler l’étroite étendue d’un corps, cette carapace de spasmes et de pulsions. En quittant l’Ariège, Philippe Darcueil a pris soin d’emporter avec lui la poésie qui est sans doute son seul trésor. Il travaillera bénévolement dans une maison d’édition qui se résume à un appartement. Il corrigera des épreuves tout en assurant sa survie en faisant des enquêtes. Il lira des livres, aussi les lettres de Sandra auxquelles il répondra. Il écrira, échafaudera « dans les méandres imaginatifs de sa vocation poétique toutes les possibilités de publication à venir ». Il écoutera des disques que l’on retourne sur une platine, ceux de Keith Jarrett, de Roxy Music, de J.J. Cale. Il regardera à la télévision une émission littéraire en regrettant « de ne pas trouver un homme sous le masque du littérateur ».

Le Voyage du poète à Paris est le roman d’une époque, celle des années 1970 finissantes et des illusions retombées. L’enchantement collectif n’est plus à l’ordre du jour mais demeure la recherche du bonheur et cette voie du plaisir qu’ont tracées Gille Deleuze et René Schérer comme une direction à suivre mais à usage individuel. Serge Safran compose un portrait explicite de ce temps en livrant de nombreuses clés permettant de se souvenir.

Guy Darol, le 25 avril 2011