Après avoir lu le travail de Bernard Teyssèdre, il est impossible de considérer l’Album zutique comme une simple curiosité. (On parlait, il n’y a pas si longtemps, de curiosa pour définir comme à l’oblique le rayon érotique d’une bibliothèque.) Il nous montre avec une force démonstrative imparable que « l’obscénité est le langage naturel de la subversion » chez Rimbaud. L’apport de Teyssèdre aux études rimbaldiennes est décisif et pas seulement par la datation des pièces de l’Album, parfois au jour près, mais surtout par sa lecture, tout à la fois ouverte, plurielle et circonstancielle des poèmes : « Lire Rimbaud c’est s’interroger sur une série jamais close de références explicites ou sous-entendues. C’est encore, et là est le plus risqué, s’interroger sur ce qui dans le texte renvoie à l’histoire en général, aussi bien à l’histoire politique ou économique qu’à celle des mÅ“urs. » Les circonstances donc dans lesquelles les poèmes ont été écrits vont évidemment permettre d’établir leur chronologie dans l’Album zutique. D’où l’importance de dépouiller la presse de l’époque, le Figaro, le Rappel, sur la période considérée. Il est tout aussi nécessaire de mettre les textes de l’Album en rapport les uns avec les autres. Certains sont datés. Ceux de Rimbaud, rappelons-le, ne le sont pas.

Ainsi, dans la même page, sous une proclamation de Rimbaud Vieux de la vieille !, un autre poème du même auteur, figure État de siège ?. Voyons d’abord Vieux de la vieille : « Aux paysans de l’Empereur ! / À l’empereur des paysans ! / Au fils de Mars, / Au glorieux 18 mars ! / Où le ciel d’Eugénie a béni les entrailles / » Teyssèdre rappelle que le 20 mars 1856 eut lieu un banquet bonapartiste commémorant la naissance, le 16 mars, de l’Aiglon. Présidé par Belmontet, le barbe impérial qualifié par Rimbaud, dans sa lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871, comme Hugo d’ailleurs, de « vieille énormité crevée ». Ce député « poète » ( !) était connu pour sa grandiloquence. Tous les 20 mars, il célébrait avec les vieux de la vieille, c’est-à-dire les vétérans de la garde impériale de Napoléon 1er, la naissance du roi de Rome (20 mars 1811) et la rentrée de l’empereur à Paris (28 mars 1815). Quant au futur Napoléon IV, il est né le 16 mars 1856.

Pascal Pia ( voir le fac-similé de l’Album zutique) a cru que Rimbaud s’était trompé en écrivant « au glorieux 18 mars ». Or il a tracé en gros caractères la date du 18 mars. Ce qui signifie qu’il a substitué définitivement le 18 au 16. Pourquoi ? Le 18 mars est l’anniversaire de la Commune. Lisons maintenant le Figaro du 20 octobre 1871. « Les communeux, les pétroleux et toute la séquelle des bandits du 18 mars sont de la canaille. » Le 20 octobre 1871 est aussi l’anniversaire de Rimbaud (il vient d’avoir dix-sept ans !). « La célébration parodique par Rimbaud de la naissance du prince impérial, le jour où est née la Commune et à l’occasion de son propre anniversaire (…) est sa revanche sur l’avorton princier, et encore plus sur sa propre mère… »

Mme Rimbaud avait, en 1868, engagé Arthur à écrire 60 vers latins à propos de la première communion du petit prince. Teyssèdre souligne très justement qu’à cette époque Rimbaud était, selon le mot de Delahaye, déjà athée. Il disait à qui voulait l’entendre que « Napoléon trois mérite les galères ». Mais voilà, le précepteur du prince lui répond que « Sa Majesté a été touchée et lui pardonne de bon cÅ“ur ses vers faux ». Sa Majesté, douze ans, était un cancre notoire. « Son précepteur, Auguste Filon (…) attribuait (ce jugement) au flair d’un élève plus jeune » que Rimbaud… Le principal est au courant, naturellement, de la lettre impériale, et Arthur est ridiculisé.

L’intérêt du travail de Teyssèdre est de montrer le savoir-faire de Rimbaud, le comment de sa fabrication. Le texte des Vieux de la vieille est « agencé avec une minutie digne (…) d’un artisan de boîte à malices. Il a amalgamé trois pièces distinctes de Belmontet » et effectué un montage de citations dont l’armature est le fameux banquet du 20 mars 1856. Le lecteur se reportera avec intérêt à la fine analyse est aux commentaires de Teyssèdre. Il est clair que le message politique de Rimbaud « qui résulte du changement de date (…) est précis : les glorieux communards du 18 mars résisteront à la coalition tricéphale de l’armée, des ruraux et de l’Église ». Une restauration de l’Empire, à l’automne 1871, n’était pas impossible… Le Figaro du 20 octobre déclarait : « Nous sommes en état de siège. » Voilà qui nous amène au poème État de siège ? qu’après une étude minutieuse Bernard Teyssèdre date du 21 octobre, « le jour même qui a précédé la soirée du 21 octobre au théâtre de l’Odéon. L’auteur de la pièce qu’on y jouait, Fais ce que dois, n’était autre que François Coppée ». Les dernières répliques patriotardes, « Dieu, protège mon fils / Dieu, protège la France », se passent de commentaires. Coppée était devenu anticommunard – « l’émeute parricide et folle, au drapeau rouge, / L’émeute des instincts sans patrie et sans Dieu / etc. » Coppée, évidemment, a fait ce qu’il fallait pour recevoir un triomphe à l’Odéon. « Il était, pour Rimbaud, abject. »

La dimension politique des poèmes de Rimbaud dans l’Album est parfaitement révélée, expliquée, démontrée (comme j’ai essayé d’en donner un bref et imparfait aperçu) par Teyssèdre. Mais elle est inséparable de l’innovation formelle. En fait, la plupart des textes zutiques de Rimbaud relèvent d’un « laboratoire d’innovations formelles ». Par exemple, le sonnet intitulé Paris. Il est constitué, quasiment, par une énumération « de noms propres que la presse et la publicité répétaient souvent à Paris en 1871 » (Pascal Pia). « Un poème qui procède par agrégats de mots, qui se présente comme une séquence de clusters verbaux dépourvue d’articulations grammaticales, c’est une innovation structurale inouïe », écrit Teyssèdre, à juste titre. Mais le Paris « chanté » par Rimbaud n’est pas celui d’Hugo, « future capitale d’un monde réconcilié ». Le monde que l’on voit dans le poème de Rimbaud est, dit, Teyssèdre, « celui de la publicité cautionnée par les pouvoirs publics (…) le reflet de le société bourgeoise contre-révolutionnaire ».

Revenons aux premiers feuillets de l’Album qu’inaugure le fameux Sonnet du trou du cul.

Ce poème « mal famé » a longtemps circulé sous le manteau, pendant près de trente ans. Nous avons aujourd’hui peine à le croire. Et longtemps, seul Steve Murphy, signale Bernard Teyssèdre, a osé l’analyser en détail… En 1922, les surréalistes, sans leur revue Littérature, proposèrent un concours à leurs lecteurs : ils devaient deviner et le titre et le nom d’auteur(s) du sonnet… Nous savons que les quatrains sont de Verlaine et les tercets de Rimbaud. Le titre Sonnet du trou du cul a été écrit par Verlaine. Rimbaud, après coup, en petits caractères, a ajouté un surtitre l’Idole.

Il n’est pas anodin que Verlaine et Rimbaud, dans leur première intervention dans l’Album, aient « tenu à afficher leur homosexualité (…) cette évidente provocation était dictée par une stratégie politique ». Certes. Mais « ils montrent ce qui est pour eux l’objet du désir sexuel sous un aspect qui bafoue délibérément non seulement les normes morales mais même les répulsions physiques (la merde, les pets) », ajoute Teyssèdre. Le premier vers du sonnet que Verlaine aimait à répéter, « Obscur et froncé, comme un Å“illet violet », évoque le dernier vers du sonnet des Voyelles : « Ã” l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux. » Dans le Sonnet du trou du cul, le premier vers, en effet, « se place sous la dominance de la voyelle O, qui intervient quatre fois pour l’ouïe et une cinquième pour la vue (oe) : Obscur et frOncé cOmme un Å’illet viOlet ». Ces O répétés renvoient au dernier vers de Voyelles. Il n’est pas possible de savoir, de ces deux sonnets, lequel précède l’autre… Peu importe sans doute… Mais enfin, le Sonnet du trou du cul s’inscrit dans une tradition des blasons du corps initiée par Clément Marot. Les poètes de la Renaissance ne s’effarouchaient pas l’idée d’écrire un blason du cul : « Ã” cul de femme, Ô cul de belle fille, / Cul rondellet, cul proportionné, / De poil frisé pour haye environné / (…) Cul bien foncé, cul bien rond, cul mygnon, / Qui fait hurter souvent ton compagnon… », écrit Eustorg de Beaulieu, en 1537. Les poètes de la fin du XIXe siècle comme Albert Mérat ont d’étranges pudeurs (pour ne pas parler de leur refoulé). Mérat venait donc de publier, en 1869, chez Lemerre, l’Idole. Il s’agissait d’un recueil de blasons du corps féminin. Il y célébrait les yeux, la bouche, les seins…jusqu’à la pointe des orteils. Mais les fesses ? Les avait-il oubliées ? L’avait-on censuré ? « Donc, mon Å“uvre sera par moi-même meurtrie : / Au lieu de ne superbe, un pli de draperie / Dérobera la fuite adorable des flancs. » Quoi qu’il en soit, il ne fallait pas nommer les fesses… On comprend les moqueries de Verlaine. Mérat est bien le « Père la vertu » qui veut interdire, dans l’Album, à Verlaine de fumer du haschisch. Il est homophobe et ne remettra pas les pieds, après cette Idole, chez les zutistes.

N’est-ce pas Sartre qui écrira, en 1939, sur le trou du cul : « Le plus vivant des trous, un trou lyrique, qui fronce comme un sourcil. » Quoi qu’il en soit, Teyssèdre a raison de considérer que le Sonnet du trou du cul de Verlaine et Rimbaud ne peut être « ravalé au niveau de la plate trivialité ». Des vers comme « Mon âme, du coït matériel jalouse, / C’est l’olive pâmée et la flûte câline » sont de la haute poésie.

Le travail de Bernard Teyssèdre insiste sur la rhétorique de Rimbaud. Il affirme, ce qui n’est pas tout à fait dans l’air de notre temps, que « lire Rimbaud, cela débute par une affaire de vocabulaire. Il faut se munir des dictionnaires de son temps : le Bescherelle, le Littré, le Larousse, le Dictionnaire érotique moderne et Delvare (1864) et le Dictionnaire historique, étymologique et anecdotique de l’argot parisien de Loredan Larchey (1872) ».

Il pense, sans doute avec raison, que le langage de Rimbaud donne l’impression d’avoir été exceptionnellement prémédité.

Rimbaud se moque de Coppée parce qu’il est un poète bourgeois, bien sûr. Il le dépeint comme un vieillard gâteux. Mais au-delà de Coppée, au-delà du désir d’amuser les copains du cercle zutique, Coppée « n’est qu’un exemple et même une victime des aberrations de la société qui l’a produit ». Rimbaud démasque « le non-dit que l’idéologie bien-pensante voudrait taire ». C’est pourquoi son « obscénité » est subversive : « Il parle de la terreur des bien-pensants face à leur propre sexualité. » À propos du poème les Remembrances que Breton, en 1949, trouvait « un peu trop freudien », Teyssèdre souligne que, pour Rimbaud, « le christianisme est la cause de la névrose ».

Certes, il faut se méfier de la surinterprétation, « Ã  force de chercher on trouve. On trouve même ce qui n’était pas là, qui aurait pu y être, et qu’on y a mis ». Cette règle d’honnêteté, de prudence, Bernard Teyssèdre l’a respectée pendant la quasi-totalité de sa recherche. Mais, soudain, après s’être demandé si Rimbaud à l’époque du cercle zutiste avait couché avec des femmes, et répondu qu’il n’en savait rien quelques lignes plus loin il s’écrie : « Que Rimbaud, plus tard, ait couché avec des femmes, c’est indiscutable. » Ah bon ! Voilà un argument d’autorité qui s’autorise, outre de la qualité de son auteur, de propos rapportés par Delahaye. Après son passage du Saint-Gothard, Rimbaud est logé gratuitement à Milan par une veuve, une « vedova molto civile ». Delahaye demande à Rimbaud : »Quel genre de femme était-ce ? – Une brave femme… - Jeune ? » Il haussa les épaules comme si j’avais fait une question bien absurde. « Eh…non ». Je n’insistai pas. » Bon. Et alors ? Teyssèdre aurait pu souligner que, dans ce domaine, Delahaye n’était guère fiable pour avoir prêté la main à ce faussaire de Paterne Berrichon et faire plaisir à Claudel… Autrev argument. Le témoignage du patron de Rimbaud à Aden. En 1884, il aurait vécu avec une Abyssienne, leur liaison, dit-il, aurait duré « plusieurs mois ou même deux ou trois ans ». Paterne Berrichon a retrouvé, en 1897, la femme de chambre de Barbey, Françoise, qui avoue ne pas savoir grand-chose sur elle sinon qu’elle fumait la cigarette. Sa photographie fait la couverture des Souvenirs du patron de Rimbaud : elle s’appelait Mariam. Il est vrai qu’en 1930, une biographe de Rimbaud, Marguerite Yerta-Méléra, parlant de cette « relation maritale », imagine les réplique suivantes entre Mariam et Arthur : « Est-ce que nous allons sortir ? – Pas ce soir, petite, j’ai à travailler. »

À chacun son Rimbaud, n’est-ce pas ? En tous cas, je comprends mal pourquoi Teyssèdre s’est risqué sur un terrain aussi marécageux. Il aurait tout aussi bien pu évoquer les ragots des voyageurs de l’époque. Rimbaud aurait tenté de violer une jeune Harrarie. En 1911, un certain Mariette affirmait que Rimbaud « passait pour un sodomite passif…accusé de faire les belles siestes de Verlaine ». On voit la fiabilité d’un tel témoignage. Pour en revenir à Barbey, celui-ci a nié que Rimbaud soit resté homosexuel : « Il m’a toujours donné l’impression d’un homme normal. » Enfin, Teyssèdre remarque que « les amants de Rimbaud étaient plus vieux que lui et notoirement laids ». Puis, il ajoute : « Verlaine a manifesté pour ses transports érotiques avec Rimbaud un enthousiasme que son partenaire n’a pas nécessairement partagé. » Nécessairement ? Et je ne vois pas que le sonnet de Verlaine (mai 172) le Bon Disciple, qu’il cite « un peu abrégé », démontre quoi que ce soit en ce sens.

Reportons-nous donc à la biographie de Jean-Jacques Lafrère qui dit ce qu’on sait aujourd’hui sur ces questions, le probable comme l’improbable, et retournons à l’œuvre du poète. Il n’empêche que le livre de Bernard Teyssèdre doit faire désormais partie de la bibliothèque de toutes celles et ceux qui aiment et lisent Rimbaud.

Jean Ristat