Littérature. L’auteur marseillais Didier da Silva publie deux livres coup sur coup dont l’un avec la complicité du dessinateur François Matton. Une double réussite.

Temps à géométrie variable

Dans la grande famille du théâtre phocéen, on connaît Didier da Silva, 37 ans cette année, pour ses collaborations avec Fraçois-Michel Pesenti ; il a notamment participé à l’écriture du spectacle A sec présenté le mois dernier à la Friche Belle de Mai.
Mais, Didier da Silva est aussi l’auteur d’Hoffman à Tokyo (Naïve, 2007) et de Treize mille jours moins un (Léo Scheer, 2007) qui l’ont légitimement intronisé écrivain. Il revient aujourd’hui sur la scène littéraire avec deux formes courtes, largement autobiographiques, son imagination ne se réveillant qu’à partir d’expériences vécues, ainsi qu’il se plaît à le dire. Si les deux textes se complètent dans une contemplation commune et éperdue du temps qui passe, chacun d’eux se déguste telle une subtile friandise qui se suffit à elle-même.
Une petite forme évoque « la malédiction du travail » quand celui-ci malmène l’emploi du temps du narrateur qui, pour gagner sa croûte, rewrite des romans d’amour à l’eau de rose.
Un métier alimentaire exercé à domicile, objet de mépris, de désespoir parfois, prétexte à des digressions ironiques où l’humour affleure souvent comme l’ultime rempart face au désenchantement. Plus désabusé que joyeux (et pourtant si réjouissant), le récit s’enrichit des dessins de François Matton qui illustrent ou détournent un mot, une phrase, un état d’âme, une situation, avec une finesse chargée de malice. Matton le Parisien et da Silva le Marseillais se sont rencontrés par blogs interposés ; la magie virtuelle opérant, ils ont vite compris à quel point leurs univers délicatement décalés étaient compatibles…

De la trivialité à la retenue
On retrouve cette distance subjective au fil des pages de L’Automne Zéro Neuf dans lequel Didier da Silva relate, sous la forme d’un journal tenu de septembre à décembre 2009, ce qu’il fait de son temps libre, en l’occurrence lorsqu’il ne corrige pas les épreuves consternantes d’inanité livrées par son employeur. Sous la plume de ce digne apôtre du spleen baudelairien, la saison des feuilles mortes devient une combinaison épique de plaisirs sporadiques et d’enlisements vertigineux où la mélancolie le dispute au comique, l’éblouissement succède au chaos, la trivialité à la retenue.
Musique (écoutée ou jouée, selon l’humeur du diariste pianiste), flâneries crépusculaires, retraite bucolique, tracas domestiques, échanges de bon voisinage savoureusement retranscrits…ces variations temporelles s’écrivent dans une langue admirable qui gagne en humanité (et donc en sensibilité) si on la compare à la matière plus désincarnée des deux premiers opus de l’auteur. Jubilatoire.

LETIZIA DANNERY
(crédit photo : © Julien de Hita)