1516. Le dictionnaire Eustache par Guy Darol
Par general, vendredi 18 mars 2011 :: #1516 :: rss
JEAN EUSTACHE.
Le moindre événement concernant Jean Eustache ouvre la vanne du souvenir. Le réalisateur des Mauvaises Fréquentations (1964) emboîtait le pas de François Truffaut ou plutôt d’Antoine Doinel dans ces environs de la place Clichy où se dressait encore le plus grand cinéma du monde. Jean Eustache nous fait arpenter la rue Caulaincourt qui enjambe le cimetière de Montmartre et quelques grands noms de la littérature.
Mes petites amoureuses (1974) contient dans son titre la réponse à cette question : Eustache et la littérature c’est tout comme ? C’est tout comme, puisque Arthur Rimbaud, Gustave Flaubert, Louis-Ferdinand Céline,Jacques Rigaut sont les clés qui ouvrent ces films. Ce sont des noms qui actionnent les mécanismes de l’imaginaire, c’est-à -dire de la mémoire. Ce sont les signes de piste qui rallient tous ceux que le souvenir empoigne et c’est ainsi que Les mauvaises Fréquentations, Les Quatre Cents Coups, La Maman et la putain agissent comme les révélateurs d’un souvenir.
Chacun regardant La Maman et la putain se souvient d’autre chose qui lui est personnel. Jean Eustache est le cinéaste de la mémoire de tout un chacun. Les images qu’il nous propose sont les miroirs d’un monde en voie de disparition ou dramatiquement disparu. Ce que nous montre La Rosière de Pessac, La Maman et la putain, Numéro zéro, c’est l’irréversible ou la fuite du temps.
Est c’est en partie pour cela que Jean Eustache nous est indispensable comme de relire sempiternellement Gérard de Nerval, Marcel Proust, André Hardellet réconforte l’épouvantable impression d’éphémère qui anime nos minutes. Le dictionnaire Eustache emmené par Antoine de Baecque (suivi de quinze contributeurs) est réussi car il illumine cette relation de Jean Eustache avec le temps qui fait de ses films un passage. D’où la dimension populaire de ce cinéaste qui ne connut cependant qu’un succès modeste.
C’est à travers chacun de nous que Jean Eustache nous fait passer. Grand homme de l’art (si l’on admet que l’art et la mémoire, c’est pareil), le cinéaste se suicida d’une balle en plein coeur dans la nuit du 4 au 5 novembre 1981. Trop de doutes, le succès relatif de son oeuvre le poussant à la question : suis-je ou ne suis-je pas cinéaste ?
Jean Eustache nous manque car il est, sans doute avec François Truffaut, celui qui travaillait le plus à sauver de l’oubli les vibrations d’une ville. Pour Eustache, ce fut Paris, Narbonne, Pessac. Trois géographies familières délivrant trois états du Temps et cette certitude que rien ne dure et que tout disparaît. Ainsi de cette réflexion sur la photographie dont Alix Cléo Roubaud (Les photos d’Alix, 1980) est le motif. Ce film court dit long sur la terreur du néant qui anime Jean Eustache, cinéaste absolu comme Novalis serait le poète tourmenté de l’Absolu. La photographie comme le cinéma étant une tentative désespérée d’arracher l’être à sa putréfaction programmée.
Autant dire que Le dictionnaire Eustache est un indispensable ouvrant à toutes les questions sur Eustache. Il lui manque cependant une filmographie commentée technique ; seule la lecture des occurrences permet de recomposer les génériques de film. Il faut désormais considérer cet ouvrage l’unique guide actuel permettant de suivre l’oeuvre cinématographique d’un grand cinéaste post-Nouvelle Vague. Outil réellement nécessaire dès lors qu’en mai 2011, 7 DVD et un livret de 64 pages sont annoncés chez Tamasa.
Guy Darol, le 17 mars 2011, pour Le Magazine des livres.

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