Elle y raconte une histoire étrange qui emmène ses lecteurs sur les cimes, là où il n’y a pas foule. Joliment écrit, construit avec subtilité, court et intense, son livre se lit en trois heures. Le temps du trajet qu’il faut à son héroïne pour rejoindre son amant de coeur au sud de la Loire dans un bourg où les tuiles romaines couvrent les toits. Là où elle vécut son adolescence. Trois heures durant lesquelles elle retrace, dans une dernière lettre qu’elle lui remettra à son arrivée, l’histoire singulière qu’ils vivent d’un accord commun, depuis leur rencontre à la première des nuits qu’ils passeront ensemble, tout à l’heure.

Ils sont sortis enfin, comme ils en sont convenus, des tours et des détours qui ont jalonné la carte du Tendre inventée pour agrémenter leurs rêveries solitaires. Jusqu’au moment où elle a pris le train, ils n’ont que joué l’un avec l’autre – comme un chat avec une balle. Au bout de leur longue attente de quatre ans dont ils ont fait une manière de jeu de l’oie, ils pensent tout connaître de l’autre. Sauf ses manières de lit, pourrait-on dire. Si amoureux qu’ils soient, ils se sont astreints à ne jamais faire l’amour ensemble, jusqu’à maintenant. Vont-ils se trouver au cours de cette nuit mystique digne de celle vécue par Tristant et Yseult à laquelle ils s’apprêtent, ou rater leur embarquement pour Cythère ?

Telle est l’anecdote qui sous-tend cette sotie audacieuse, qualifiée de roman par son auteur, et consacrée à la défense et l’illustration de la fugacité des occasions que la vie propose. Celle-ci, on le sait, ne repasse pas les plats – selon les historiens. Ce temps d’observance, autre nom impossible de la cristallisation, l’attente qu’ils se sont imposée comme un gage à la dignité de leur amour, va s’achever, ouvrant sur leur union comme une porte-fenêtre sur un parc inconnu. Jardin de délices ou de supplices, chi lo sa ?

Tel est le jeu subtil auquel Béatrice Commengé oblige ces amants vaguement probables. Après tant de plaisirs retardés, de vertiges calculés comme des risques à ne pas prendre, d’approches furtives mal refusées, son héroïne et l’homme qu’elle aime et qui l’aime vont-ils toucher au but qu’ils se sont donné avec des interdits de sadiques accomplis – naïfs, allez savoir ? Peut-être ne connaîtront-ils plus jamais les petits bonheurs hasardeux que leur auront procurés les mille et trois variations composant leur longue parade de séduction, ces intermèdes en forme de coïtus retardatus, faute de bouquet final ?

Littré illustre la définition plaisante qu’il donne d’intermède d’une citation de Charles Bonnet, un savant suisse du XVIIIe siècle : « De toutes les parties du corps humain, les nerfs sont celles dont la connaissance intéresse le plus le philosophe ; ils sont, pour ainsi dire l’intermède du corps. »

Cruauté dernière de Béatrice Commengé, elle abandonne ses lecteurs aux portes de la nuit. C’est de bonne guerre. Durant le temps passé avec son livre, elle nous a fait croire aux promesses de l’occasion et que le meilleur moment en amour est celui où l’on monte l’escalier. C’est une sorceresse, comme disait Merlin qui s’y connaissait en charmeresses.

Pierre Canavaggio, le 17 mars 2011.