1505. Les même yeux que Lost de Pacôme Thiellement par Anthony Poiraudeau.
Par general, mardi 22 février 2011 :: #1505 :: rss

Photographie : Pacôme Thiellement, par Thomas Bertay.
Sur son blog : FUTILES ET GRAVES, cet article d'Anthony Poiraudeau :
Regarder Lost et voir sa propre âme.
Le 22 septembre 2004, le vol Oceanic 815 en provenance de Sydney et à destination de Los Angeles s’écrase sur une île inconnue de l’océan Pacifique sud. Quelques dizaines de personnes survivent au crash et s’organisent pour rester en vie sur l’île. Ils constatent rapidement qu’ils ne sont pas les seuls êtres humains sur l’île, et que de très étranges phénomènes s’y déroulent. Un paraplégique retrouve l’usage de ses jambes, des morts ou des absents reparaissent, de très improbables et multiples coïncidences ont lieu. Il y aura des rencontres avec les autres occupants de l’île, des découvertes de plus en plus affolantes quant à la nature et aux pouvoirs de cette île elle-même, et quant aux enjeux qui l’impliquent. La plupart des survivants sont, naturellement, mus par le désir de quitter l’île, pour retourner à la poursuite de leur existence d’avant l’accident, tandis que certains ne souhaiteront au contraire qu’y rester.
Voici un résumé possible, et très succinct, de la situation narrative à partir de laquelle la série Lost se développe au cours de ses six saisons. L’histoire se poursuit d’un épisode sur l’autre, depuis le pilote jusqu’à l’épilogue, et chaque épisode fait se dérouler en son sein un flashback qui éclaire la situation et le parcours d’un des personnages principaux, nous permettant de constater l’ampleur de ce qui se joue au cours de l’aventure, pour ce personnage en particulier et pour l’ensemble des protagonistes, puisque l’on découvre au fur et à mesure que toutes et tous ici sont inextricablement liés les uns aux autres.
C’est de la série Lost (diffusée de 2004 à 2010 sur la chaîne de télévision ABC aux États-Unis, conçue J.J. Abrams et scénarisée par Damon Lindelof et Carlton Cuse) dont il est question dans le nouveau livre de Pacôme Thiellement : Les mêmes Yeux que Lost (éditions Léo Scheer, collection Variations, 2011). L’auteur y poursuit son extrêmement singulière étude exégétique et ésotérique des œuvres et productions pop. Le terme de pop – guère aisé à définir, ou du moins à délimiter, même s’il est courant – est utilisé par Pacôme Thiellement lui-même pour désigner son champ d’étude, et on pourra en trouver quelques exemples significatifs dans les sujets qu’il déjà étudiés dans ses ouvrages précédents : Les Beatles (dans Poppermost, éditions MF, 2002), Frank Zappa (dans Économie Eskimo, éditions MF, 2005), l’auteur de bande dessinée Mattt Konture (dans Mattt Konture, éditions l’Association, 2006), Led Zeppelin (dans Cabala, éditions Hoëbeke, 2009), ainsi que la série Twin Peaks, et le film Twin Peaks : Fire walk with me, de David Lynch, qui la complète (dans La Main gauche de David Lynch, aux Presses Universitaires de France, 2010). Il s’agît à chaque fois d’œuvres complexes à vocation populaire, véhiculés jusqu’au grand public par des moyens de diffusion de masse tels que la télévision ou le disque enregistré.
La grande spécificité, l’extraordinaire originalité, de la démarche de Pacôme Thiellement tient à son approche gnostique de ces œuvres pop, abondamment nourrie des traditions ésotériques et de l’Inde ancienne, des mystiques musulmanes ou encore des lignées hermétiques de la Renaissance italienne (et telles que transmises à l’occident moderne par des auteurs comme René Guénon ou Raymond Abellio, de même que René Daumal, Antonin Artaud ou encore Gérard de Nerval). De nombreuses œuvres pop sont pour lui, et pour nous en le lisant, des fenêtres cryptées donnant sur des vérités spirituelles supérieures, et l’expérience d’être auditeur ou spectateur de ces œuvres, combinée à leur étude sont alors des véhicules vers la connaissance occulte qui y est déposée.
Il est vrai que l’expérience qui consiste à visionner les quatre-vingt heures environ - 121 épisodes - qui constituent la série Lost est elle-même extraordinaire, non seulement haletante et passionnante, mais aussi intellectuellement étourdissante. Et le livre de Pacôme Thiellement s’ouvre, aux premières pages, par un retournement de perspective supplémentaire sur une série qui pourtant ne manque pas d’en fournir de nombreux par elle-même, un tour de vis de plus et comme un vertige ultime, en dialectisant ce qui dans le récit rejoue la confrontation des perspectives propres aux personnalités et aux positions respectives du créateur de la série (J.J. Abrams) d’une part, et de ses scénaristes (Damon Lindelof et Carlton Cuse) d’autre part. Le théâtre du conflit que l’espoir et les potentialités ouvertes entretiennent avec la rencontre des contraintes et des limites. Il en ressort, d’emblée, que ce que raconte Lostprésente sans le dire la fabrication de Lost, et que ce qui arrive dans la fiction non-réaliste Lost arrive dans le monde réel - et puisque nous sommes dans le monde, c’est très exactement ce qui nous arrive qui va nous être montré.
L’expérience de Lost est à la fois et de façon totalement indémêlable et solidaire, l’intrigue que déploie la série, la fabrication et la diffusion de celle-ci, et son visionnage. Les créateurs et les spectateurs de la série sont, autant que les personnages, eux-mêmes le sujet de cette histoire. Nous sommes là, comme l’écrit Pacôme Thiellement à la page 54, dans « la non-séparation du spectateur et du spectacle. Tout ce que le spectateur verra dans Lost, il devra le comprendre comme un événement de son âme. “Lis le Coran comme s’il n’avait été écrit que pour ton propre cas”, conseillait Sohrawardî. Regardez Lost comme si cette série ne parlait que de vous. C’est de vous, et de vous uniquement, qu’il s’agit dans ce Récit. Car vous êtes passés par une catastrophe. »
Ainsi posés, les enjeux présentés par la série et par l’analyse qu’en fait Pacôme Thiellement, prennent une ampleur considérable, et deviennent autrement urgents que le seraient ceux d’une fiction adroite et d’une étude savante ordinaires. Pour démontrer la légitimité de son essai, l’auteur va suivre les fils qui courent au travers de cette grande structure gigogne où s’emboîtent les traditions hermétiques et ésotériques, la civilisation occidentale contemporaine, les productions pop, Lost et les enjeux existentiels de tout un chacun. Il expose un certain nombre d’occurrences et de situations qui, dans l’intrigue, puisent précisément, mais sans le déclarer, dans le corpus ésotérique et gnostique, et appellent des fonctions spirituelles analogues - il apparaît d’ailleurs au passage que la connaissance des créateurs de Lost en la matière est tout à fait impressionnante.
La force et la pertinence de l’analyse Pacôme Thiellement tiennent tout particulièrement à la façon dont il donne à penser le cadre, le corps et comme le milieu conducteur de ses objets d’étude, à savoir les images : “le sacré naît toujours de la germination de la pensée au sein d’un monde d’images. Le monde de l’âme est lui-même un monde d’images.” (p.47) Qu’il s’agisse des images mentales, provenues de visions, de rêves ou encore utilisées pour organiser la pensée, comme par exemple dans la pratique ancienne des arts de la mémoire (magistralement présentés et étudiés dans l’ouvrage capital de l’historienne Frances Yates, Les Arts de la mémoire) ou des images matérielles produites par les arts et les industries du visuel, il y a comme une circulation et une continuité psychique entre elles, ainsi qu’une dialectique qui met en tension les unes avec les autres, et par laquelle, d’une part, l’image matérielle (dont l’existence est solidaire d’un support physique extérieur à la conscience) peut être pourvue de la plasticité et de la force d’intimité d’une image mentale, et d’autre part une image mentale peut avoir le degré de réalité objective et d’altérité d’une image matérielle. C’est par cette circulation dans ce milieu d’images, qui est stratifié de possibilités ésotériques tout en étant le monde même de la pop – qui est justement la création populaire à l’ère et sous la forme de la diffusion industrielle et omniprésente des images –, que se forment d’une façon particulièrement intense et multiple des histoires et légendes de l’ordre du mythe.
Dans le cas particulier de Lost, Pacôme Thiellement montre la façon dont la série formule, à de multiples reprises et dans les profondeurs de son récit, la supériorité de la contemplation sur l’action, en une autre façon de se présenter comme un miroir de ses spectateurs et de s’adresser directement à eux, qui sont précisément dans l’attitude du regard, une attitude qui s’avère être celle des possibilités de connaissance et d’initiation plus importantes pour le monde, c’est-à-dire pour les âmes – terme dont l’auteur ne s’effraie pas, sans jamais l’employer à la légère –, que celle valorisant et entraînant les actes, conformément à la tradition gnostique dans laquelle c’est par l’étude que le sage soutient le monde. C’est donc bien de part en part, ici, qu’il est question d’images, et de la nécessité de trouver un regard par lequel accéder aux vérités supérieures – de la même façon que, dans la série, les personnages doivent s’en remettre à leur regard et à la position qu’ils doivent trouver plutôt qu’à leurs actes pour accéder à la connaissance non-humaine déposée dans l’île sur laquelle ils ont échoué (n’entrons pas dans les détails à ce sujet, no big spoilers please). Personnages et spectateurs doivent, en d’autres termes, depuis l’occident matériel où ils vivent (la société contemporaine dirigée par les vertus d’action) trouver en eux l’orient spirituel (la sagesse ésotérique accessible par la contemplation).
Lost est aux productions visuelles pop, et à la télévision en particulier, ce que le livre de Pacôme Thiellement est à Lost : la compréhension de ses fonctions d’image et d’âme, le tour réflexif sur sa propre nature afin d’accéder aux possibilités gnostiques de l’expérience vécue, et d’en créer l’actuelle sagesse. “Or, nous sommes la première génération à être née, non plus auprès d’un monde d’images, mais directement à l’intérieur de celui-ci. Ce monde, c’est celui de la télévision, qui s’est substitué, depuis quelques décennies, à l’autorité du savoir représenté par l’Université, et ne devrait pas tarder à se métamorphoser, par l’importance croissante du monde virtuel, en un gigantesque labyrinthe audiovisuel qui se confondra avec le monde de la matière jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui. La génération précédente a vu s’installer ce monde d’images, et s’est accoutumée à sa présence, mais elle n’avait pas les outils pour pouvoir l’appréhender correctement, et elle ne savait pas comment lui répondre. Elle ne comprenait pas ce que ces images lui voulaient. Elle se contentait d’en parler comme d’une société du spectacle, d’un empire de l’image et d’un monde de la marchandise, confondant la forme de sa matière avec son usage (publicitaire, idéologique), sans se rendre compte du caractère inadéquat de ses définitions et de la nature seulement transitoire de cet usage. Les images sont toujours plus puissantes que nous. Elles disent toujours plus de choses que ce à quoi les hommes les emploient. Elles agissent dans des dimensions toujours plus nombreuses que celles auxquelles ces derniers, dupés par leur propre raison d’État et leurs sempiternelles relations publiques, les destinent. Face aux images, les hommes ne sont que des apprentis sorciers. Ils réveillent des dragons pour surveiller leurs prés carrés et déchaînent des orages en croyant actionner un pommeau de douche. Mais nous, nous avons pénétré dans les ruelles les plus mystérieuses de Phuket bien avant d’avoir pu y voyager. Nous avons vu des hommes et des femmes faire l’amour dans des images bien avant de l’avoir fait. Et nous avons vu des événements surnaturels dans les films, se plaçant à la frontière du visible et de l’invisible, qui ont conditionné la perception que nous avons de l’existence. Mais nous n’avons pas encore retrouvé la dimension heuristique particulière qui agit dans les images – cette puissance qui renvoie directement au monde de l’âme. C’est désormais cette tâche qui nous incombe. Et nous avons été, lentement mais sûrement, amenés à nous en préoccuper.” (pp.47-48)
On pourra au passage relever deux points de proximité entre le travail de Pacôme Thiellement et celui de l’historien de l’art Georges Didi-Huberman, dus à leur pensée des images. Le premier est qu’ils posent tous deux une relation de continuité et comme de consubstantialité entre images mentales et images matérielles, ce qui ne semble pas être fréquent et leur permet à l’un et à l’autre d’étudier plus avant les images en termes de puissances psychiques ou d’affects, ainsi qu’en termes de vertus anagogiques. Le second tient à la façon dont ils tiennent tous deux à distance critique les deux tentations intellectuelles opposées les plus communes lorsqu’il s’agît de s’approcher d’images ayant vocation à être diffusées le plus largement possible : ni l’adhésion béate aux images qui ne seraient qu’un miroir aux alouettes auprès duquel s’étourdir dans la satisfaction niaise, ni leur rejet automatique dans les catégories intellectuellement indignes de l’artifice mensonger ou du divertissement aliénant (Chez Georges Didi-Huberman, on trouvera un exemple de ce positionnement refusant la relégation des images de presse dans le bourbier du cirque médiatique tout en maintenant la nécessité d’une minutieuse production critique à leur sujet dans son étude d’une photographie de veillée funèbre au Kosovo, prise par de Georges Mérillon en 1990). Ils considèrent l’un et l’autre que ces images peuvent disposer de puissantes ressources pour qui trouvera les moyens de leur donner une lisibilité les ouvrant à d’autres domaines que celles du divertissement ou du spectacle de la misère (aux domaines politique et anthropologique pour Didi-Huberman et aux domaines ésotérique et spirituel pour Thiellement), et construisent chacun à leur manière les points de vue depuis lesquels ces images vouées à la consommation massive peuvent être prises au sérieux, points de vue depuis lesquels l’expérience de ces images peut être pleinement politique ou spirituelle ; et ceci sans avoir à accomplir pour autant un tour de passe-passe consistant à placer ces images dans les sphères du grand art, la question du grand art étant ici hors sujet, mais en prenant bien plutôt en compte leurs conditions spécifiques d’énonciation, de diffusion et de visibilité.
Le monde d’images, le monde pop, s’est substitué à l’Université comme canal du savoir, est-il écrit, et c’est à la hauteur assez folle des impressionnantes conséquences de ce constat que se positionne le travail de Pacôme Thiellement, en étant extrêmement savant et créatif, tout en court-circuitant les méthodologies universitaires pour accéder à une nouvelle forme d’évidence, d’accessibilité et de soudaine clarté du complexe et de l’hermétique, en faisant éclater, comme le plus franc des rires spirituel ou le plus spirituel des rires francs, un véritable gai savoir que l’université ne sait qu’exceptionnellement délivrer. Dans cet extraordinaire registre où la plus grande hauteur de pensée se mêle aux bonheurs et à l’excitation propres aux créations populaires, c’est comme si Pacôme Thiellement avait au cours de son trajet intellectuel brûlé les œuvres du grand art pour s’élever à un niveau supérieur de connaissance, et y trouver des œuvres pop.
© Anthony Poiraudeau, le 21 février 2011
Chaleureux remerciements à Pacôme Thiellement et Thomas Bertay pour leur autorisation de reprendre ici le portrait de Pacôme Thiellement.
Et à Anthony Poiraudeau pour ce remarquable billet.

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