En 1911, Gaston Leroux publiait Le Fauteuil hanté : le feuilletoniste imaginait l'histoire d'un fauteuil à l'Académie française touché par la malédiction, qui ne trouvait pas de successeur… En 2011, le fauteuil hanté existe encore : c'est le numéro 32, vide depuis huit années....

La raison en est simple : François Weyergans, élu en 2009,n'a toujours pas sérieusement annoncé qu'il était prêt pour sa réception.

Son élection avait pourtant été un événement : elle était intervenue à la surprise générale, après une campagne au pas de charge et sans que l'écrivain ait sacrifié à l'usage des visites.

Or, une dizaine de mois s'écoule généralement entre l'élection et la réception du nouvel immortel, en habit vert et épée.

En réalité, ce fauteuil est vide depuis des lustres, car le prédécesseur de Weyergans, Alain Robbe-Grillet, élu en 2004 à la place de Maurice Rheims décédé en 2003, n'avait pas davantage siégé.

Celui que l'on a surnommé le "Pape du nouveau roman" est mort en 2008 sans jamais avoir été reçu. Que se passe-t-il quai de Conti?

L'Académie accueille en son sein des écrivains dont elle reconnait le talent. Mais elle aime aussi les bon "camarades", ceux qui contribuent à la vie de l'Institution, en prononçant des discours, en la représentant, en participant activement aux séances du dictionnaire. Cette participation est une des règles non écrite.

Or la question se pose : pourquoi Alain Robbe-Grillet et François Weyergans, personnages peu académiques ont accepté de se présenter?

Pourquoi Weyergans, écrivain renommé, lauréat des prix Renaudot et Goncourt, a-t-il été élu alors que sa réputation de dilettante et d'homme de promesses sans lendemain est connue de tous?

Noctambule impénitent.

"Plus que tout, j'ai besoin d'horaires réguliers pour mieux structurer mon emploi du temps..."

François Weyergans. Écrivain et académicien.

Un candidat malheureux s'insurge lorsqu'on évoque l'auteur de Trois jours chez ma mère : "Tout le monde savait que Weyergans allait faire le coup de Robbe-Grillet : disparaître une fois élu. Tout le monde sauf ceux qui ont voté pour lui, ébahis par des lettre flagorneuses. Vous vous rendez compte, l'un de ses argument était que l'Académie allait l'aider à être plus ponctuel. Une foutaise."

"C'est vrai, candidat express, Weyergans avait affirmé publiquement à Paris Match : "Si je suis élu, ce sera formidable pour ma vie. Je devrai être présent tous les jeudis à 9h30 aux séances de l'Académie. Cela me donnera des horaires..." Le noctambule impénitent, l'ami de Jean-Luc Delarue, dans l'appartement duquel il fêta son élection, semblait sûr de sa résolution.

Quand Le Figaro lui avait posé la question de l'assiduité de sa participation, il avait promis : "Oui, bien sûr. Le dictionnaire me passionne. Et, plus que tout, j'ai besoin d'horaires réguliers pour mieux structurer mon emploi du temps..."

Il avait quand même confié qu'avec son habit vert, il souhaitait porter un sabre de samouraï plutôt que la traditionnelle épée.

Maintenant, il raconte qu'il choisira une épée que lui a léguée Maurice Béjart, qui fut membre de l'Académie des beaux-arts...

Depuis deux ans, une date de réception a été arrêtée à plusieurs reprises : la dernière fois, ce devait être en octobre 2010. En vain.

Contacté par Le Figaro, il a évoqué, cette fois, le jeudi 16 juin 2011. Dans cette réponse par courriel, il nous apprend également qu'il doit finir un roman...

Un roman et un discours à écrire en quatre mois...

Chez Grasset, sa maison d'édition, on sourit. Sa lenteur est légendaire : Weyergans a écrit huit romans en quarante années - et des films, il est vrai. L'éditeur Olivier Nora a attendu sept ans pour recevoir le manuscrit de son récit Trois jours chez ma mère (couronné par le prix Goncourt 2005). Depuis, Weyergans n'a rien rendu, sinon un texte pour...Gallimard : à l'occasion du centenaire, il a publié dans la NRF un bel éloge de William Faulkner, qui surprend tout de même sous la plume d'un auteur qui n'a pas trouvé le temps d'écrire celui de l'éloge de son prédécesseur comme le veut la tradition. Il le prépare, promet-il.

Il y a bien une tradition à laquelle Weyergans est fidèle : celle forgée par Robbe-Grillet avant lui. Élu en mars 2004 par 19 voix sur 35, il aurait dû être reçu avant le deuxième trimestre 2005.

L'auteur des Gommes aurait dû prononcer l'éloge de Maurice Rheims, revêtu de l'habit vert et portant l'épée. Il avait fait fi de ces usages.

Et ces usages, on y tient à l'Académie (seuls une femme ou un homme d'Église peuvent ne porter ni l'habit ni l'épée : c'est le cas de MgrClaude Dagens).

Une fois élu, Robbe-Grillet n'en fit qu'à sa tête. "Pas de costume" avait-il claironné en menaçant de venir habillé de son sempiternel col roulé blanc.

Il avait même ironisé : "Comme les femmes et les hommes d'Église n'y sont pas contraints, en tant que pape du nouveau roman, je devrais en être dispensé..."

Les immortels ont modérément goûté cet humour, d'autant qu'il en a rajouté. Il n'a jamais voulu se mettre à son discours de réception et a proposé d'improviser le jour venu !

Une réception sous la Coupole lui paraissait aussi une épreuve au-dessus de ses forces. On lui proposa d'autres salles moins intimidantes. Rien n'y fit. En revanche, Robbe-Grillet n'a jamais refusé de toucher son "traitement" d'académicien, une centaine d'euros par mois...

Le discours vengeur d'Alfred de Vigny.

Ce fauteuil N° 32 est décidément à part - sur le site Internet de l'Académie, c'est le seul à ne pas avoir de photo de titulaire, comme un tache dans la longue histoire de l'institution. Ceux qui l'ont occupé ont presque tous une histoire particulière avec elle.

Ainsi, Robert Aron. L'historien et essayiste devait être reçu le 26 avril 1975. Il mourut cinq jours avant sa réception. Il avait pourtant préparé son discours, qu'il prononça en séance privée une semaine auparavant selon la coutume - une sorte de répétition avant la séance officielle -. Du coup, une question de règlement se posa : fallait-il donner une réception postume ? Elle fut annulée.

Le prédécesseur de Robert Aron, Georges Izard, homme politique et avocat, eut plus de chance : il fut reçu en novembre 1971, et s'est éteint en septembre 1973. Deux années à peine, autant dire un instant à l'échelle des immortels.

Avant lui, Henri Massis avait été reçu dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. En juin 1961 la Coupole était en travaux...

Il faut tout de même souligner - pour les candidats superstitieux - qu'il ne se passa rien de notable durant plus d'un demi-siècle.

Jusqu'au malheureux général Hippolyte Langlois. cet immortel auteur d'ouvrages de stratégie militaire, sénateur de son état, fut reçu en juin 1911. Il ne goûta aux joies du fauteuil 32 que sept mois, avant de mourir à l'âge de 72 ans.

Même le grand poète Alfred de Vigny connut un sort peu enviable. Il avait échoué quatre fois avant d'être élu en 1846. Lors de sa réception, il se crut autorisé à rédiger un discours vengeur qui mécontenta la compagnie. Résultat : "À la suite de cet incident, tous les académiciens marquèrent une grande froideur à leur nouveau confrère, qui fut tenu dans une sorte de quarantaine.", indique la notice qui lui est consacrée. Ah! Ce fauteuil.

Quant aux trois prédécesseurs de Vigny, que leur réserva le sort?

Charles-Guillaume Etienne a été le seul académicien à être élu... deux fois. Une première fois en 1811, accusé de plagiat et proscrit par l'ordonnance de 1816. Il revint en 1829 pour être à nouveau élu !

Quant à Louis-Simon Auger (élu au fauteuil 32 en 1816), il fait partie de la triste liste des qutre suicidés (avec Montherlant, Jacques Laurent et Prévost-Paradol) d'une compagnie qui a compté 719 immortels jusqu'à aujourd'hui. Il se jeta dans la Seine du haut du pont des Arts, le 2 janvier 1829.

Le troisième est un certain Lucien Bonaparte, le second frère de Napoléon. Il fut élu en 1803. Cet homme politique eut une vie bien chargée : il fut emprisonné plusieurs fois, ministre de l'Intérieur sous le Consulat, ambassadeur en Espagne. Avant d'être élu, lorsqu'il était député, il a préparé un projet de reconstitution de l'Académie qui l'accueillit en 1803... au fauteuil 32, évidemment. Après avoir été proscrit à la restauration, l'ordonnance royale de 1816 l'exclut de la Coupole.

Il est vraiment temps que François Weyergans prenne possession de son fauteuil, pour mettre fin à cette malédiction. Rendez-vous le 16 juin prochain ?

Mohammed Aïssaoui, le 13 février 2011.