1500. Béatrice Commengé dans La Quinzaine littéraire et Le Matricule des Anges
Par general, mercredi 16 février 2011 :: #1500 :: rss
Le nouveau roman de Béatrice Commengé, L'Occasion fugitive, est, peu de temps après sa sortie, déjà salué par ces deux monuments de la presse littéraire que sont La Quinzaine littéraire et Le Matricule des Anges.
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE
(16 février - 3 mars)
La rencontre comme art
par Natacha Andriamirado
« La vie est ailleurs… la vie est à créer. On la trouve préfigurée sur le chemin du songe comme une forme plus belle à substituer, au prix de toutes les souffrances, à la froide physionomie des événements. Elle est le vrai nom de la poésie » écrivait Joë Bousquet dans ses Lettres à Poisson d’or. Voilà une Occasion fugitive sur ce chemin du songe où la rencontre, à force de s’écrire, est œuvre à part entière. La lettre est rédigée dans un train, au temps suspendu, au moment où « le bonheur s’étire ». Elle est écrite par une femme et destinée à l’homme qu’elle s’apprête à aller rejoindre. Traversée par une « ivresse joyeuse », la femme tente de restituer les mois qui viennent de s’écouler et le lien qui s’est peu à peu tissé avec cet homme. Une relation où les mots – les correspondances, le langage symbolique, les citations, les livres lus – précèdent le geste et où les rencontres souvent différées, entre patience et durée, se jouent du temps comme pour mieux le « ravir ».
Protégés par Kairos, le dieu grec aux pieds ailés et à la chevelure « ramenée sur le front, impossible à saisir par-derrière si, par malheur, on a laissé s’enfuir l’instant de son passage », l’homme et la femme attendent ce jour de l’occasion unique pour réellement se retrouver. Réellement, c’est-à-dire loin d’une relation épistolière mais dans un présent où la vie n’a plus lieu de s’écrire : « mais “savoir-être” et “savoir-écrire” sont-ils si exclusifs l’un l’autre ? ».
Car au-delà du lien entre l’homme et la femme, Béatrice Commengé aborde d’une manière subtile la dualité entre l’amour et la création. Rien ne se vit si rien ne s’écrit. Les lettres échangées se substituent au baiser et les lieux de rencontre se font toujours à l’ombre des écrivains : « je me rendais vers vous, je me rendais à vous, dans la ferme intention de nous rendre au centuple les fruits de notre persévérance ; vous aviez bien fait de choisir Flaubert pour cette première fois, Flaubert l’entêté… ». Rien ne semble s’incarner sans Nietzsche , Baudelaire, Pablo Neruda, Vila-Matas, Henry Miller , Anaïs Nin ou Rilke pour ne citer qu’eux. L’Occasion fugitive prend alors une autre dimension : hommage aux mois écoulés, elle est aussi un hommage aux écrivains aimés avec lesquels l’auteur sait faire corps et sans lesquels le désir (désir d’écrire comme désir de vivre) n’aurait peut-être plus sa raison d’être. Peut-être seulement ? « Et dans nos têtes résonnait la voix chaude de Miller : “Nous sommes tous coupables de crime, le grand crime de ne pas vivre pleinement la vie”. »
LE MATRICULE DES ANGES
(février 2011)
Premier amour
par Jérôme Goude
Troublante métaphore du désir, L’Occasion fugitive de Béatrice Commengé s’immisce dans l’intervalle épistolaire d’un insaisissable ballet amoureux.
Un train quitte Paris, franchit un pont au-dessus de la Loire, traverse la Sologne, Vierzon, pour, trois heures plus tard, effectuer deux minutes d’arrêt dans une ville confidentielle. Dans l’un de ses wagons, côté ouest, une femme écrit une lettre à l’homme qu’elle va rejoindre afin, dit-elle, de « conserver une trace infime de » la joie que l’avènement imminent de leur rencontre décisive lui procure. L’homme avec qui elle correspond depuis quatre ans l’accueillera sur le quai de la gare. À mille lieues de la romance lénifiante ou, selon Beckett, de l’« amour-passion le satyriaque », L’Occasion fugitive renferme un véritable petit traité érotico-philosophique. Traductrice voyageuse, Béatrice Commengé, qui, dans Et il ne pleut jamais, naturellement (Gallimard, 2003), regrettait déjà la disparition du thalamos, ce lit nuptial des époux grecs, redonne un visage à Kairos, figure du « moment opportun et fuyant ». Jeune dieu doté d’insolites attributs, un rasoir et une balance, qui « pour trancher dans la suite des jours », qui « pour tenir l’équilibre », Kairos cède à qui sait s’emparer de sa chevelure l’instant profond d’une décision. Et non ce « miraculeux enchaînement de circonstances que les amants émerveillés se sont de tout temps amusés à reconstituer ».
Entre un rêve de « chemins bordés de brande » et le ressouvenir de sécheresses fluviales, une femme écrit une lettre dans le train qui la conduit vers un homme ; laquelle lettre constitue l’ensemble du tissu romanesque de L’Occasion fugitive. Elle consigne, à mesure que rétrécit l’écart entre les mots et l’objet désiré, la somme de leurs rendez-vous différés, le récit de leurs lectures partagées et de leurs errances respectives. À l’affût du moindre battement d’ailes de Kairos, nos amants platoniques se sont pendant quatre ans limités à l’envoi de correspondances manuscrites, de photographies et de messages électroniques. Hormis quelques croisements géographiques maladroits, quelques confidences biographiques, ils se sont montrés « dignes de ce formidable défi lancé aux amours périssables » : attendre l’heure propice au véritable commencement de leur histoire, là-bas, dans une maison flanquée d’un petit-bois.
Quelque chose manque au lecteur de L’Occasion fugitive, qui manque à quiconque écrit une lettre, quel qu’en soit le contenu, le destinataire. Elliptique, Béatrice Commengé saupoudre son texte de détails et de citations qui, mis bout à bout, n’entament pas la « chorégraphie mystérieuse » de son duo de papier. D’eux, nous n’en saurons pas plus que ce que l’épistolière rapporte sur ce qui se dit, s’écrit. Fille unique, elle lui parle des séances de quatorze heures dans les cinémas d’Alger, de l’« éblouissement ocre des campos et des piazzas » de Rome, des « tendres verts mouillés après l’orage » de l’Irlande et d’Homère. Né au bord du Pacifique, il l’invite à aller inspecter la tombe de Baudelaire, lui envoie une biographie de Pablo Neruda et lui apprend que sa sœur aînée s’est suicidée à l’âge de 26 ans. Il l’imagine « silhouette mouvante d’une promeneuse au bord de la Seine » ; elle le voit en plein cœur d’un périple indien. Quand s’achève L’Occasion fugitive, à savoir au-delà, « après les rires, après les larmes, puisqu’il y aura des larmes, après tant de questions auxquelles (ils n’auront) pas répondu, alors, oui, un soir, (elle préférerait) un soir d’été, (elle ira) chercher ces feuilles noircies à la vitesse du train, (elle aura oublié) tous les mots, et ensemble, heureux, nous les lirons enfin – pour la première fois ».

Commentaires
1. Le mardi 15 mars 2011 par Yvette Bierry
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