Paulo (Jérémie Duvall, magnifique révélation cinématographique) est en troisième, l’année du brevet des collèges, examen très important aux yeux de son père car il prépare au baccalauréat, la plus prestigieuse des consécrations. C’est un garçon gentil et sérieux, bien qu’il aime aussi le foot et s’amuser avec ses copains qui se la jouent plus « caille-ra ». Un garçon comme les autres, mais avec quelque chose de spécial : il aime lire et apprendre de nouveaux mots pour parfaire sa maîtrise de la langue française. De plus, il est extrêmement attaché à son père, Michel (magnifique Françoise Cluzet qui offre une véritable performance d’acteur, capable de transmettre d’un simple regard, d’un simple geste, une incroyable profondeur des sentiments), avec lequel il passe beaucoup de temps, l’accompagnant au travail, mangeant en tête-à-tête avec lui. Ils sont très proches, s’entendent à merveille, d’autant que la mère de Paulo est perpétuellement alitée et littéralement scotchée à la télé du matin au soir, et que sa sÅ“ur beaucoup plus futile, ne rêve que de participer à une élection de miss et se projette dans les clips de R’n’B, à l’esthétique clinquant et bon marché. A ce propos, la mère et la sÅ“ur font partie de ces personnages qualifiés à tort de secondaires qui donnent du relief à l’intimité entre le père et le fils, et qui garantissent au film tout son équilibre et sa saveur.

Michel, qui est un père idéal, aimant et attentionné, sévère quand il le faut, toujours juste, ayant le courage de mettre une gifle à son fils quand il s’agit de lui remettre les idées en place, se sacrifiant pour que celui-ci réussisse mieux que lui, n’a qu’un défaut : il est femme de ménage. Ainsi, non seulement il est pauvre, peu cultivé, ne pouvant offrir à sa famille autre chose qu’une vie faite d’humiliations et de privations, mais en plus il exerce un métier ridicule pour un homme. Pour cela aussi, Paulo est un peu différent de ses potes qui habitent dans la même barre d’HLM et ne connaissent pas un sort plus enviable : leurs pères ont également des métiers « pourris », mais des métiers d’homme. On le charrie, le traite de « Conchita », et pourtant, même si cela le blesse plus que tout qu’on malmène son père, Paulo fait bonne figure et ne s’emporte pas. Mais la honte qu’il ravale à longueur de temps s’agrège inexorablement et il explose un jour de manière intempestive, hurlant sa douleur rentrée avec cette puissance émotionnelle qu’ont les adolescents lorsqu’ils osent affronter leurs parents, tout en culpabilisant de leur faire tant de peine.

Jusqu’à cette scène saisissante, d’une violence authentique, Paulo n’ose pas s’avouer combien il en veut à son père d’être un raté, de mettre dans sa chambre du papier peint figurant une bibliothèque plutôt que de lui acheter des livres, de baisser les yeux quand il se fait insulté par son patron, de ne pas l’emmener en vacances l’été pour quitter leur existence ordinaire. D’ailleurs, là encore, il n’est pas exactement comme les autres. En effet, Paulo n’appartient à aucune communauté en particulier qui lui accorderait fierté des origines et identité partagée avec un groupe, qui lui donnerait l’impression d’être d’ici et de très loin en même temps, que son horizon n’est pas limité par le périphérique, qu’il peut rentrer au pays – même dans des conditions de voyage difficiles – et être le sujet de blagues comme les arabes, les noirs ou les juifs. Non, il n’a pas d’autre ouverture sur le monde que les attentes disproportionnées que son père a placées en lui. Voulant bien faire, Michel fait mal, principe extrêmement touchant qui constitue un des ressorts fondamentaux du film et se dévoile au détour d’une séquence, toujours suggéré, jamais explicite.

Saphia Azzeddine a l’art des détails qui en disent longs. En une scène, toute la misère et l’étroitesse de ces vies obstruées par le manque de moyens financiers et intellectuels sont restituées avec une justesse implacable. Par exemple, le matin du brevet, Michel prépare à son fils un petit-déjeuner copieux et équilibré pour qu’il soit en forme. Exceptionnellement, sur la table, il y a des fruits et des croissants. Mais les fruits sont en conserve et les croissants viennent d’une boîte en plastique de supermarché, et non pas du boulanger. Comme pris d’un vertige, envahi par le chagrin et la déception qui résultent d’une trop grande lucidité, Paulo ne touche à rien. Au fur et à mesure d’une mise en scène subtile, où la relation père/fils évolue vers une réalité brutale, abandonnant ces espoirs qui n’existent qu’en apparence, le film révèle que Paulo n’est pas exactement à la hauteur, comme le croit fermement son père. Celui-ci rêve qu’il fasse des études, devienne un homme important, sauve l’honneur de la famille, anoblisse le nom des Pontifiac. Là où il a échoué, son fils doit réussir. Véritable fardeau qui pèse trop lourd pour de si petites épaules.

Si Paulo est légèrement décalé par rapport aux jeunes qui l’entourent, s’il est plus délicat, plus raffiné, il n’en est pour autant un extraterrestre parmi les siens, un surdoué à l’école ou un génie du sport. L’habitus risquant de l’emporter sur la capacité à devenir quelqu’un de soi-disant supérieur, il n’est pas sûr que Paulo fera beaucoup mieux que son père, qu’il aura le courage de rompre – l’ascension sociale conduisant souvent à la rupture avec son milieu – avec celui qu’il aime tant et auquel il a peut-être envie de ressembler. Les désillusions commencent à poindre au moment d’entrer dans l’âge adulte : quand Paulo fête ses 18 ans, passe son bac, sort enfin avec la fille de ses rêves – Priscilla qui vient d’une famille bourgeoise et qui, même si elle est adorable avec lui, reste inaccessible –, doit choisir une voie professionnelle… Le rythme s’accélère, la fatalité va s’accomplir, mais jusqu’à la fin demeure cette tendresse infinie entre un père et son fils, cette force titanesque qu’apporte la filiation et qui restitue à chacun sa part inaliénable d’humanité.

Angie David, le 14 février 2011.