- Ce n'est pas là qu'on attend une jeune femme venant d'une cité. Ce roman est inspiré de ma vie : je me suis installée à 20 ans à Paris pour commencer des études de dessin, après avoir grandi avec douze frères et soeurs à Argenteuil (Val d'Oise). Même si j'étais déterminée à tenter ma chance dans ce domaine, tout le monde me disait que j'étais folle. Finalement, ça a marché.

Comme votre héroïne, vous avez dû changer de nom. Comment l'avez vous vécu?

- Dans mon livre, Yasmina Belhifa devient Janine Beli à la demande de son propriétaire. Moi, j'ai dû remplacer Nora Hamdi par Laura Andi sur ma boîte aux lettres de l'époque, pour mieux m'"intégrer" dans l'immeuble. Je l'ai toujours pris en rigolant, mais au fond, c'est triste de faire ça, c'est effacer une partie de soi. Je sais que c'est toujours une pratique courante. Malheureusement, on arrive dans un milieu dont on ne connait pas les codes et on espère que ça gommera les différences, mais ça ne trompe personne!

Qu'est-ce qui sépare Yasmina des autres élèves des Beaux-Arts?

- Le matin, elle se réveille en pensant : "Comment je vais payer mon loyer?", tandis que son ami Benoît, issu d'une famille très bourgeoise, se réveille en pensant : "Comment je vais réussir à créer?". Forcément, Yasmina perd du temps à gagner sa vie comme serveuse au lieu de se consacrer juste à l'art. Mais finalement, je crois que ça pousse à créer encore plus.

Comment se construire un réseau quand on ne vient pas du sérail?

- On trouve des chemins détournés. Pour percer en tant que peintre, j'ai reçu des "coups de pouce" de personnes inattendues, qui ont réellement voulu m'aider. Aujourd'hui encore, je sais que je devrais cultiver un réseau, mais je n'aime pas ça. À trop fréquenter des gens d'un même milieu, on s'influence beaucoup les uns les autres, et je tiens à garder mon identité.

Pourquoi est-ce si difficile pour un artiste de banlieue de sortir du créneau "street art"?

- Parce qu'on n'associe pas la culture classique à la banlieue, ni aux familles immigrées.Alors que le monde arabe, par exemple, est très riche de poésie, de musique, de peinture... C'est ça qu'on m'a transmis à la maison, que j'aime et qui m'inspire. Quand j'ai débuté, ça étonnait toujours que je peigne du figuratif plutôt que du graf : le blocage ne vient pas des quartiers mais de ce que la société projette sur eux.

Avez-vous l'impression d'appartenir à une génération qui servira d'exemple?

- C'est possible. À mes débuts, je n'avais aucun modèle auquel me référer. Aujourd'hui, des personnalités comme Rachid Djaïdani ou Leïla Bekhti montrent qu'on peut réussir hors de la culture "cités" tout en restant réellement fidèle à ce qu'on est. Il faut prendre des risques et aller là où on ne nous attend pas.