1492. Le dictionnaire des Essais de Montaigne.
Par general, jeudi 10 février 2011 :: #1492 :: rss
L'ouvrage est en librairie depuis hier. On peut aussi le lire en fonction de l'actualité du jour. Ainsi, pour ce jeudi 10 février 2011 :
Justice/Injustice (p314 du dictionnaire)
La justice qui nous régit est un vrai témoignage de l’humaine faiblesse.
Considérez la justice qui nous régit : c’est un vrai témoignage de la faiblesse humaine, tant il y a en elle de contradiction et d’erreur. Ce que nous trouvons faveur et rigueur dans la justice (et nous en trouvons tant que je ne sais pas si l’entre-deux s’y trouve souvent), ce sont les parties maladives et les membres injustes du corps même et de l’essence de la justice.
Des paysans viennent de m’avertir en hâte qu’ils ont laissé aujourd’hui, dans une forêt qui est à moi, un homme meurtri de cent coups, qui respire encore, et qui leur a demandé de l’eau par pitié, et du secours pour le relever. Ils disent qu’ils n’ont osé l’approcher et se sont enfuis, de peur de se faire attraper par les gens de la justice et d’avoir à rendre compte de cet accident (comme on fait pour ceux qu’on rencontre près d’un homme tué) à leurs risques et périls, n’ayant ni la capacité ni l’argent pour défendre leur innocence. Que leur dire ? Il est certain que rendre ce devoir d’humanité les eût mis en peine. Combien avons-nous découvert d’innocents qui ont été punis, et j’envisage seulement les cas où il n’y a pas eu faute des juges, et combien y en a-t-il eus que nous n’avons pas découverts ? Ceci est arrivé de mon temps.
Certains sont condamnés à mort pour un homicide ; l’arrêt en est, sinon prononcé, au moins conclu et décidé. Sur ces entrefaites, les juges sont avertis par les officiers d’une cour subalterne voisine qu’ils tiennent quelques prisonniers qui avouent clairement cet homicide, et apportent à tout ce forfait une lumière indubitable. On délibère pour savoir si l’on doit interrompre et différer l’exécution de l’arrêt donné contre les premiers. On considère la nouveauté de l’exemple et sa conséquence pour suspendre les jugements : la condamnation est juridiquement passée, les juges privés du droit de revenir sur ce qu’ils ont jugé. En somme, ces pauvres diables sont sacrifiés aux formules de la justice. Philippe, ou un autre, pourvut à un tel inconvénient de cette manière. Il avait condamné un homme à de grosses amendes envers un autre, par un jugement prononcé. La vérité se découvrant quelque temps après, il se trouva qu’il avait iniquement jugé : d’un côté il y avait la raison de la cause, de l’autre côté la raison des formes judiciaires. Il satisfit un peu à toutes les deux en laissant la sentence en l’état, et en compensant de sa bourse le préjudice du condamné. Mais il avait affaire à un accident réparable : mes hommes furent pendus irréparablement.
Combien ai-je vu de condamnations plus criminelles que le crime ? Tout ceci me rappelle ces anciennes opinions : qu’on est forcé de faire tort en détail si l’on veut faire droit en gros, et être injuste dans les petites choses, si l’on veut être à même de faire justice dans les grandes ; que la justice humaine est formée sur le modèle de la médecine, selon laquelle tout ce qui est utile est également juste et honnête. Les stoïciens considèrent que la nature même procède contre la justice, dans la plupart de ses ouvrages. Les cyrénaïques considèrent qu’il n’y a rien qui soit juste en soi, et que les coutumes et les lois forment la justice. Et les Théodoriens trouvent justes, chez le sage, le larcin, le sacrilège, et toute sorte de paillardise, s’il reconnaît qu’ils lui sont profitables. Il n’y a pas de remède. J’en suis au même point qu’Alcibiade* : je ne me présenterai jamais, si c’est en mon pouvoir, devant quelqu’un qui ait pouvoir de décider de ma vie, quand mon honneur et ma vie dépendent de l’habileté et du zèle de mon défenseur plus que de mon innocence.
Je me risquerais devant une justice telle qu’elle sache reconnaître mes bonnes actions comme les mauvaises, et dont j’aie autant à espérer qu’à craindre. Le fait d’en sortir indemne n’est pas une monnaie suffisante pour un homme qui fait mieux que de ne pas faire de faute.
Notre justice ne nous présente qu’une de ses mains, et encore la gauche : tout le monde y perd.
En Chine (royaume dont l’organisation politique et les arts, sans qu’ils aient échangé ni fait connaissance avec les nôtres, surpassent de loin nos exemples en bien des points, et dont l’histoire m’apprend combien le monde est plus ample et plus divers que ne l’ont compris ni les Anciens ni nous), les officiers envoyés par le prince pour visiter l’état de ses provinces punissent ceux qui s’acquittent mal de leur charge, mais rémunèrent aussi par pure libéralité ceux qui s’y sont bien comportés plus que la moyenne et plus que ne l’exige leur devoir : on s’y présente, non pour se garantir seulement, mais pour y acquérir quelque chose, pas simplement pour être payé, mais pour y être récompensé. Nul juge ne m’a encore, Dieu merci, parlé comme à un juge pour quelque cause que ce soit : la mienne, celle d’un tiers, une cause criminelle, ou civile. Nulle prison ne m’a reçu, pas même pour m’y promener. (III, 13, 1665)

Commentaires
1. Le jeudi 10 février 2011 par Lucrèce...
2. Le jeudi 10 février 2011 par Deville
3. Le jeudi 10 février 2011 par rip
4. Le jeudi 10 février 2011 par Général Rapminot
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7. Le jeudi 10 février 2011 par Général
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10. Le mercredi 16 février 2011 par leo
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