1372. Le Celluloïd et le Marbre, d' Éric Rohmer par Emile Breton
Par general, jeudi 29 juillet 2010 :: #1372 :: rss
Le 28 juillet, cette chronique cinéma, toujours très intéressante, d'Emile Breton dans les pages culture de L'HUMANITÉ.
Sur deux trains qui se croisent
Le Celluloïd et le Marbre, d’Éric Rohmer : ce livre a une histoire qui s’inscrit dans sa composition même. Il y eut d’abord, de février à décembre 1955, les cinq articles publiés sous ce même titre dans les Cahiers du cinéma ; puis, en 1963, la préface que Rohmer écrivit pour la réédition (qui ne vit jamais le jour) de ces textes ; et enfin les cinq entretiens (suivant l’ordre des cinq articles) qu’il accorda en 2009, un an avant sa mort, à Noël Herpe et Philippe Fauvel.
Au total, la poursuite sur plus de cinquante ans de la réflexion sur sa pratique. Dans le premier des articles de 1955, parlant de la peinture, la littérature, la musique et l’architecture et du cinéma : «Un art, précisément, est aujourd’hui dans toute la force de ce classicisme, dans tout l’éclat de cette santé que les autres ont à jamais perdue. » Péremptoire, comme il le dira plus tard, mais si, à la fin de ses jours, il se demande si lui aussi ne connaîtra pas la décadence qu’il prédisait aux autres, c’est pour ajouter : « C’est trop facile de critiquer, de dire : “Ce n’est plus comme au bon vieux temps ! “Ce qu’il faut c’est pratiquer". »
Ainsi a-t-il fait, enchaînant les films, jusqu’à l’avant-dernière année de sa vie avec les Amours d’Astrée et de Céladon, verte jeunesse retrouvée d’un roman du XVIIe siècle. Le secret de cette fraîcheur gardée est sans doute dans ce qu’il dit, dès 1955, des films qu’il aime, alors qu’il n’en a pas encore réalisé : 
« Je n’invoquerai pas la notion vague et galvaudée de valeur, mais, concrète et à tort méprisée, de plaisir. » Plaisir à filmer, il suffit de le voir à son métier dans la Fabrique du conte d’été de François Etchagaray et Jean André Fieschi (2005). Et plaisir à vivre, à l’écoute des autres, qu’il parle en 1955 de la « beauté toute musicale » de l’Aurore de Murnau ou en 2009 de son bonheur à se réciter Baudelaire. « J’aime avoir cela en moi », dit-il.
Autre joie de ces jours de lecture : Cinéma & littérature le grand jeu. Ce n’est pas un de ces bateaux de plus sur la trahison de l’un par l’autre, « inadéquat », est-il ici rappelé, mais la réflexion de vingt auteurs sous la direction de Jean Louis Leutrat sur les « empreintes » laissées dans l’autre par un de ces « deux trains qui se croisent sans arrêt ». Ainsi, du sommet d’infidélité à une œuvre (Madame Bovary de Flaubert) pour lequel on tint la Fille de Ryan de David Lean (1970), Jean Regazzi montre que « le film relève d’une forme d’anti-adaptation où les matériaux flaubertiens les plus prégnants sont aussi les plus disséminés et discrets ».
On ne peut tout citer, de ce qui est dit des rapports souterrains entre l’œuvre écrite de Camilo Castel Branco et les films d’Oliveira, entre les Lolita de Nabokov et Kubrick, des résurgences de l’œuvre d’Aragon chez le premier Godard, ou de ce qui passe de Georges Bataille dans Méditerranée de Jean-Daniel Pollet. Mais il est évident que, dans chaque cas, la réflexion s’ancre sur les spécificités de l’écrit et du filmé. Ainsi de ce qu’écrit Léa Nicolas-Teboul de la mise en scène par les Straub (Toute révolution est un coup de dés, 1977), de Jamais un coup de dés n’abolira le hasard de Mallarmé, où des récitants disent le poème au cimetière du Père-Lachaise, devant le mur des Fédérés : « La récitation est un acte de parole et c’est cela que filment les Straub. » À coup sûr, un des textes les plus justes écrits sur leur travail. Pour finir, une citation de Rilke (dans le texte de Mireille-Calle Gruber) à propos de Cézanne : « Au lieu que le tableau dise “j’aime cette chose“, il dit “la voici“. Chacun verra bien tout seul si je l’ai aimée. » Une règle d’or, appliquée dans ce livre et que tout critique, à sa petite mesure, devrait faire sienne.
Emile Breton, LE 28 juillet 2010

Commentaires
1. Le lundi 2 août 2010 par llanafan
2. Le mercredi 4 août 2010 par Élise
3. Le mardi 10 août 2010 par links of london
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