985. Hommage à Stéphane Darnat, par Jean-Clet Martin
Par Florent Georgesco, mardi 31 mars 2009 :: #985 :: rss
Jean-Clet Martin nous a envoyé, en commentaire, ce beau texte sur Son absence de Stéphane Darnat ; je le tire des flots, et le mets au fronton de ce blog : il le mérite bien.
Hommage à Stéphane Darnat pour Son absence
Il y a sans doute des sujets impossibles comme le montre l’échec de Valéry relativement à son conte Agathe : texte raturé, devenu impensable en raison d’une disparition de la pensée dans la pensée, laissant trop de traces de son effacement, si bien qu’aucune écriture ne saurait la suivre sans déranger ce qui s’efface. On n’éclaire pas une disparition sans la faire apparaître...
Agathe, récit avorté de Valéry montre l’endormissement progressif de toutes les facultés comme en un conte où la belle jeune fille glisse dans le sommeil pour un siècle. Comment suivre la lente décrépitude du souvenir ? Comment entendre ce qui s’efface et le laisser parler ? On voit par là que le sujet est plus difficile que celui d’une métamorphose. Kafka nous avait habitués aux mutations de celui qui n’est plus reconnu, au point de se muer d’ailleurs en cloporte. Et on pourrait bien suivre le crissement de ses élytres descendus dans les rets de la matière, les interstices du bois qu’il se mettrait à manger en le rayant de ses mandibules. Mais ce ne serait pas en cela toucher au rien de « son absence ».
Son absence est l’absence prise comme sujet, ipséité de l’absence, au sens où l’effacement s’invaginerait progressivement en soi-même, donné comme perdu, perdu en soi comme dans les entrailles de l’accident effaçant non seulement la mémoire mais tout autant la perception du monde devenu LE monde, le monde sans moi, le monde tel que son image ne sera plus la mienne, anonyme.
Tout commence « comme un tableau sans sujet » pouvons nous lire à l’entrée du livre, un tableau non pas vide, mais qui montre « son absence » pour en produire le tracé, l’effacement progressif à la manière des figures de Bacon. La Chambre avait également cette prétention : partir d’un tableau, s’inspirant du vide de Hopper, dense et audible par la résonance des aplats. Son absence, au contraire, se veut davantage un tableau sur le point de s’effacer, de réussir sa disparition, comme en recouvrant de neige toute empreinte.
Au départ, son regard fait bien partie du décor. Comme en filigrane une présence montre la trace de son retranchement. Je pars, reste les remous de ce retrait… Déjà dans cette immersion, au bord du rien, son nom est oublié comme l’oubli de l’être, effaçant progressivement ses marques, les pas à l’envers de celui qui marche dans la neige à reculons. Devant sa table, perdu à lire un manuscrit au titre inexistant « qui sait encore qu’il est là ? » Nous ne sommes plus ici devant ce que Blanchot nommerait une « solitude essentielle » parce qu’en demeurant essentielle la solitude se montre comme solitude, on se sait seul tandis que Son absence est la dépossession progressive d’un tel savoir, le pas de trop, la limite atteinte au seuil de laquelle on ne saurait revenir. Paysage de neige donc qui recouvre les empreintes de la solitude devenue inessentielle.
C’est sans doute là le sens très beau de cette formule de Stéphane Darnat, elle-même sombrée dans l’oubli de celui qui ne parle plus, mais comme entrée en consonance avec la mort de Kane dans le film d’Orson Welles laissant échapper de sa main un paysage de neige pris dans la sphère d’un cristal devenu opaque. Il fallait que la présence de Stéphane Darnat montre « son univers enfermé là comme dans cette bulle qu’enfant il agitait sur le buffet de la salle à manger pour qu’en tous sens le monde se recouvre de neige ».
Depuis cet enfoncement au sein de la neige – et non sous la neige – depuis cette pénétration d’un univers de flocons, gazeux et moléculaires, je devais dire à Florent Georgesco mon plaisir de savoir la publication de Son absence en même temps que celle de La Chambre qui, elle aussi, se pose à la limite du silence et de l’alcool, mais pour trouver comment faire le pas en arrière lorsqu’on était allé trop loin dans le désert.
JCM

Commentaires
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